«A peine le dîner fini, il se levait de table et disparaissait derrière son ordinateur», dit une dame, petite-fille d'un notable grison aujourd'hui disparu. Cette observation pleine de morgue indique qu'en province plus qu'ailleurs sans doute, le respect des convenances, ça compte. Depuis qu'a éclaté, au cœur de l'été, l'affaire du manteau de fourrure, des vacances en Grèce et du séjour dans un palace de Saint-Moritz, le tout payé par un financier grec poursuivi pour fraude par la justice zurichoise, le conseiller d'Etat Peter Aliesch vit le calvaire des wonderboys atteints de disgrâce. L'élu, injoignable, se terre quelque part en Toscane, en compagnie de Lea, sa troisième épouse. Marié le 14 juin à Malans, près de Coire, le couple était parti peu après en Italie. Ce devait être un voyage de noces. La publication, le 22 juillet, dans le SonntagsBlick, d'un article révélant les liens suspects entre le chef du Département cantonal de justice et police et un certain Panagiotis Papadakis, a stoppé net le cours insouciant d'une échappée transalpine.

Soupçonné de corruption passive par la même justice que celle qui en veut à son corrupteur présumé, Papadakis, pour lequel, en contrepartie, il aurait facilité la délivrance d'un permis de séjour, Peter Aliesch n'est toujours pas revenu en Suisse. Son avocat Peter Schnyder a indiqué vendredi au Temps que le conseiller d'Etat «sera probablement de retour dimanche en Suisse et donnera mardi une conférence de presse». Peter Aliesch prépare sa défense à l'étranger. Il doit remettre d'ici au 7 août une lettre à la commission juridique du Grand Conseil grison, qui se prononcera sur la levée de son immunité à la demande du magistrat zurichois chargé du dossier, qui enquête sur d'autres cas impliquant le financier grec. Pas même jugé et bien qu'aucune plainte n'ait encore été déposée contre lui, l'opinion l'a déjà lynché.

Car tous lâchent le conseiller d'Etat, à commencer par sa famille politique, le Parti radical, alors que les socialistes du canton demandent la convocation d'une session parlementaire spéciale. Porte-parole du PRD grison, Silvio Zuccolini reçoit dans son bureau de directeur – «depuis trente-trois ans» – de l'Hôpital de Thusis. «Depuis trente-trois ans», c'est donc qu'il ne doit pas sa place au réprouvé de Coire, qui dirige aussi les affaires sanitaires. Il faut lui arracher les mots de la bouche tant il paraît gêné de ce que la réputation du parti puisse être entachée à cause d'un homme qu'il ne porte pas en haute estime, visiblement. «Je connais peu Peter Aliesch, trop peu pour le décrire, fait-il. Sa vie privée, à ce que je sache, n'est pas très remplie. Il travaille énormément.»

Silvio Zuccolini pense déjà à l'après-Aliesch, qui a un nom, Martin Schmid, la trentaine à peine dépassée, que le PRD souhaite installer douze ans, soit trois législatures, au gouvernement grison. Les radicaux n'en sont plus à se demander s'il vaut mieux pour eux et la préservation de leur unique siège au Conseil d'Etat que Peter Aliesch s'accroche à son poste jusqu'aux élections de mars 2002. L'atmosphère est à ce point pourrie que seule une démission rapide de sa part semble envisagée. Qu'on y songe: Peter Aliesch, en sa qualité de chef de Justice et police, sera-t-il crédible lorsqu'il s'agira d'organiser la sécurité entourant le prochain Forum économique mondial de Davos? S'il devait quitter précipitamment sa fonction, il y aurait alors une élection partielle, et les démocrates-chrétiens, affirme le chef du groupe PDC au parlement cantonal, Christoph Suenderhauf, tenteraient à cette occasion de récupérer un deuxième siège, perdu en 1999.

Quel gâchis! disent les yeux de Silvio Zuccolini. Tout ça pour un vison à 10 000 francs et des vacances en Grèce offertes par Papadakis au couple Aliesch. Plus quelques réceptions dans le grand hôtel zurichois Baur au Lac, où le financier grec aimait à fêter ses anniversaires. Le porte-parole du PRD se souvient d'avoir été invité à l'un d'eux, en 1996 ou 1997: «L'invitation m'était parvenue la veille de la cérémonie, par fax. C'est Peter Aliesch et non Papadakis qui me l'avait envoyée. Quelqu'un, sans doute, s'était désisté au dernier moment…» Et le conseiller d'Etat, en repêchant le directeur de l'Hôpital de Thusis, voulait montrer à son généreux «ami» l'étendue de sa cour, n'est-ce pas? Silvio Zuccolini ne répond pas.

Peter Aliesch est né le 26 novembre 1946. Cet ancien gymnaste de haut niveau, qui termina 27e des championnats d'Europe de Varsovie, en 1969, ne fait pas ses 55 ans. Sur les photos, il a tout du beau gosse. La tragédie politique qu'il vit aujourd'hui et qu'il a en partie écrite, c'est aussi l'histoire de ses conquêtes féminines. Les personnes qui s'expriment prétendent qu'il menait une vie dissolue – les Grisons parlent du conseiller d'Etat à l'imparfait. «Nous n'avons pas besoin chez nous d'un Kohl ou d'un Clinton», dit de lui son «ami de vingt ans», Hanspeter Lebrument, éditeur des quotidiens Südostschweiz et Bündner Tagblatt, qui passe pour être puissant dans les Grisons. Clinton, son cigare, les femmes faciles… Peter Aliesch et ses trois mariages, sans compter les nombreuses maîtresses qu'on lui prête… Il n'est question que de cela, à Coire, dans la bouche des notables. «Où se situe la vie privée, où se situe la vie publique? demande ingénument un démocrate-chrétien. La vie privée de Peter Aliesch a envahi sa fonction. Il y a des règles éthiques élémentaires à observer.» En un mot, le ministre grison manque de style, ou plutôt, il n'a pas le style qu'il convient d'avoir lorsqu'on occupe une charge de conseiller d'Etat. Tout se sait à Coire, ville de 35 000 habitants, tout s'entend et se répète.

«Il n'est jamais vraiment devenu adulte, dit de Peter Aliesch la dame citée plus haut. Il n'est jamais non plus allé au fond des choses. C'est un Narcisse qui prend plaisir à voir sa photo publiée au moins une fois par mois dans les journaux.» Une anecdote, encore, supposément révélatrice de la personnalité du conseiller d'Etat: «Il possède deux jeux de plaques minéralogiques, affirme un autre de ses détracteurs. L'un porte un numéro banal, l'autre le «10». Il utilise le premier pour ses déplacements dans le canton, le second pour ceux qu'il effectue à l'extérieur des Grisons. Ça en jette.»

Entré au gouvernement cantonal en 1991, reconduit triomphalement quatre ans plus tard, Peter Aliesch fut en revanche le candidat le plus mal élu en 1999. Le PDC et l'UDC l'avaient alors lâché. Des rumeurs circulaient déjà à son sujet, sa connivence avec Panagiotis Papadakis, par exemple. «Je lui avais dit à l'époque de se méfier de ce financier grec, raconte l'éditeur Hanspeter Lebrument. Mais j'ignorais tout des cadeaux qu'il recevait de lui.» Certains savaient, notamment dans les rangs du PDC. Mais ils se sont tus. La province a été informée par Zurich, la métropole.