Leur billet d’avion était prêt, mais pas eux. Les requérants d’asile déboutés, censés quitter la Suisse, sont toujours plus nombreux à échapper à leur expulsion et à préférer plonger dans la clandestinité. Ils viennent grossir les rangs des personnes sans statut légal et renoncent souvent à l’aide d’urgence par crainte d’être repérés et dénoncés. De janvier à octobre de cette année, 4945 billets d’avion de personnes à expulser ont dû être annulés, confirme l’Office fédéral des migrations (ODM). Souvent parce que ces personnes étaient introuvables le jour J. Bienvenue dans le monde opaque des «disparus» de l’asile.

La majorité des annulations de vol concerne des «cas Dublin», donc des personnes qui devaient être renvoyées vers le premier pays européen par lequel elles sont arrivées, souvent l’Italie. Plus de 16 400 expulsions par avion étaient planifiées jusqu’à fin octobre (les chiffres de novembre ne sont pas encore disponibles): près de 30% ont donc capoté. Un pourcentage important, mais qui reste semblable à celui des années précédentes. 3687 billets d’avion sur 9461 ont été annulés en 2011 (dont 2145 sont des cas Dublin), 3975 en 2010, 2595 en 2009 et 1197 en 2008, précise l’ODM au Temps. On atteint un nouveau record d’annulations en 2012. Mais un facteur évident permet de l’expliquer: les demandes d’asile sont en très forte augmentation; elles devraient atteindre la barre des 30 000 cette année. Les retours sont donc aussi en hausse.

L’ODM reste muet sur le coût de ces opérations avortées. Mais il tient à préciser que toutes les annulations ne sont pas le fait de «no shows», selon le jargon utilisé: il arrive aussi que des vols soient empêchés au dernier moment pour des raisons techniques ou parce que les autorités du pays d’origine s’avèrent soudainement moins coopératives, que des requérants refusent un renvoi de niveau 1 (lire encadré) ou que les personnes à expulser décèdent avant le jour J.

L’ODM range ces «disparitions» dans la catégorie des «départs non contrôlés» du domaine de l’asile. Ils étaient 4603 en 2010, 5147 en 2011 et 6550 jusqu’à fin novembre 2012. «Départs» pour «sortie des statistiques», en fait. Car s’il arrive effectivement que des requérants retournent chez eux sans en informer les autorités, que certains tentent leur chance dans un autre pays européen, une bonne partie de ces personnes dont les autorités perdent toute trace resterait en Suisse. Mais impossible de savoir exactement combien parmi ces «départs non contrôlés» rejoignent les clandestins sans papiers, qui seraient entre 200 000 et 300 000.

Le conseiller d’Etat PLR bernois Hans-Jürg Käser, président de la Conférence des directeurs cantonaux de justice et police, confirme que le phénomène des «no shows» s’est accentué ces derniers mois. Pour lui, une solution est d’augmenter les places de détention administrative, régime permettant d’enfermer des requérants déboutés récalcitrants pour insoumission jusqu’à 18 mois.

Il existe actuellement environ 470 places de ce type en Suisse. Un rapport d’un groupe de travail réunissant des représentants de la Confédération et des cantons estime qu’il en faudrait 500 à 700 de plus, rappelait récemment la NZZ am Sonntag. Dans l’hebdomadaire Der Sonntag , Mario Gattiker, patron de l’ODM, parle «d’au moins 300 à 500 places» de plus. En attendant leur construction, des cantons, comme celui de Saint-Gall, ont déjà pris des mesures. Saint-Gall ne réserve par exemple des billets d’avion que pour des personnes à renvoyer qui sont déjà enfermées, et qui ne peuvent donc pas s’évaporer dans la nature au dernier moment.

Inquiet du nombre élevé d’annulations de vol, le groupe de travail Confédération/cantons assure se préoccuper du problème. Mais il se heurte à un premier obstacle: «L’analyse menée démontre que la Confédération et les cantons disposent de données statistiques en partie divergentes et qu’ils se basent sur des chiffres différents», avoue Angela Zumbrunn, porte-parole de l’ODM. Cela n’a pas empêché ses responsables de prendre comme mesure immédiate celle de renvoyer en priorité les personnes en détention administrative. «Cela a déjà permis une amélioration», souligne l’ODM. «La Confédération est prête à participer au financement de la création de places de détention administrative supplémentaires», précise la porte-parole.

Mais, comme le rappelle Hans-Jürg Käser, cela ne réglera pas tout. «Une partie des «no shows» est le fait de personnes pour lesquelles les juges n’ont pas jugé nécessaire d’ordonner une détention, parce qu’il n’existait aucun signe concret de risque de disparition ou qu’une expulsion n’était pas encore prévue», commente le conseiller d’Etat bernois. Une fois la réponse négative reçue, les requérants ont généralement plusieurs mois de répit jusqu’à la date de départ qui leur est signifiée. Cette date est fixée en fonction de la durée de la procédure ou du séjour de la personne concernée. Censés d’abord partir d’eux-mêmes, les déboutés ne sont donc pas automatiquement placés en détention administrative. Mais les pratiques sont très différentes d’un canton à l’autre. Pour des raisons de manque de places, mais aussi politiques.

Aldo Brina, chargé d’information au Centre social protestant à Genève, craint qu’en évoquant le nombre de vols annulés les autorités ne cherchent en fait à «préparer le terrain» pour des mesures plus radicales, comme instaurer des «centres d’attente et de départ» et «permettre l’exécution de renvois directement depuis des centres d’enregistrement». Des parlementaires UDC ont défendu en juin l’idée de camps fermés pour toute la durée de la procédure. Pour Aldo Brina, vouloir enfermer des personnes uniquement parce qu’elles demandent l’asile est «inadmissible». «Chercher un refuge ne fait pas de vous un criminel, même si vous ne remplissez pas les critères d’obtention d’un statut», insiste-t-il.

La suppression de l’aide sociale pour les déboutés d’office ou «NEM» (pour non-entrée en matière) dès 2004, et pour l’ensemble des déboutés depuis 2008, à certaines exceptions près, visait à les pousser à rentrer plus rapidement chez eux. Mais, dans les faits, la mesure n’a pas eu l’effet dissuasif escompté. Plusieurs rapports l’ont démontré. Le parlement vient malgré cela d’avaliser un nouveau durcissement: désormais tous les déboutés sans exception devront se contenter d’une aide d’urgence. Minimum vital garanti par la Constitution, elle prend la forme de l’équivalent de 6 à 12 francs par jour, un bout de matelas et quelques bons. Dans les milieux de défense des réfugiés, on craint que la précarisation des migrants favorise la criminalité plutôt qu’elle ne les incite à partir. Autre problème qui remet en cause l’efficacité des renvois: de l’aveu même de l’ODM, près d’un refoulé sur quatre revenait jusqu’à il y a peu en Suisse. Pour combattre ce phénomène, Mario Gattiker a dès cet été instauré une tolérance zéro à l’égard de ceux qui déposent des demandes d’asile multiples.

Nous avons rencontré beaucoup de requérants déboutés, encore dans la légalité, sans date de départ fixée ou qui n’ont pas encore dépassé le délai imposé. Mais les «disparus» qui restent en Suisse après l’ultimatum posé et une fois toutes les voies juridiques épuisées, sont très difficiles à contacter. Ils préfèrent se fondre dans la masse, recourir au système D, plutôt qu’aux structures d’aide aux requérants. «Les déboutés qui disparaissent pour l’administration disparaissent généralement aussi de nos points de contact», confirme Philippe Bovey, secrétaire romand de l’Entraide protestante suisse.

Ils vivent dans la peur des contrôles de police, multiplient les astuces pour éviter la détention administrative et le renvoi forcé. Certains trouvent un travail au noir, cherchent à se marier, d’autres s’adonnent à la criminalité pour survivre. «Je ne rentrerai pas chez moi», nous a glissé un Tunisien débouté rencontré dans un abri PC, qui devait être expulsé vers l’Italie. «Si je ne peux pas rester ici par mes propres moyens, je tenterai ma chance ailleurs.» Un futur «disparu», en somme.

Les autorités mettent en avant le manque de places de détention administrative pour justifier des disparitions