A l'échelle fribourgeoise, c'est un séisme. A la fin de la semaine passée, le canton et l'Ecole de multimédia et d'art de Fribourg (EMAF) ont annoncé qu'ils mettaient un terme à une collaboration qui durait depuis dix ans. Dorénavant, l'EMAF, complètement privatisée, volera de ses propres ailes. Conséquence: les frais d'écolage vont bondir de 3000 francs à... 24000 francs par an. Seuls les jeunes qui ont entamé leur apprentissage pourront terminer leur cursus selon les anciennes conditions. Mais pas ceux qui sont inscrits en classe préparatoire (durée: un an).

Emmanuelle Rio De Martino est scandalisée. Son fils Camilo, 16 ans, suit justement le cours préparatoire. «C'est vraiment la douche! Il était enthousiaste, avait trouvé sa voie. Et là, subitement, tout est remis en question. Nous avons quatre enfants, comment voulez-vous que nous puissions avancer une somme pareille?» questionne-t-elle.

150 élèves

Créée en 1998, l'EMAF est pourtant l'un des fleurons de l'enseignement professionnel fribourgeois. Délivrant des CFC au terme d'un apprentissage de 3 ou 4 ans, elle forme des graphistes et des concepteurs en multimédia capables de réaliser des sites internet, des CD, des vidéoclips... Privée, accueillant 150 élèves, l'école bénéficie néanmoins de subventions étatiques, car elle dispense des formations qu'on ne trouve dans aucun établissement public du canton.

C'est là que le bât blesse. L'Etat de Fribourg et l'EMAF sont liés par une convention, périodiquement renouvelée. En 2005, les négociations avaient déjà été pénibles. Et cette année, elles se sont muées en bras de fer qui a duré onze mois. Pour déboucher finalement sur une rupture.

Au cœur des discussions, l'argent. Le canton versait jusqu'à ce jour 9000 francs par étudiant. Alain Voegeli, le directeur de l'EMAF, voulait 13000 francs pour 2008. «Une demande justifiée, qui correspond à l'ampleur que prend l'école. Si je veux garder mes professeurs, il faut que je les paie décemment», argumente-t-il.

L'Etat de Fribourg émettra in fine une proposition se rapprochant de ses exigences, mais Alain Voegeli choisira quand même de rompre. Que s'est-il passé? En fait, l'homme n'a pas accepté certaines conditions que le canton voulait imposer. En particulier que son institution soit soumise aux mêmes règles que les services étatiques en matière de transparence financière, et que le salaire du directeur, ainsi que ses frais de représentation et de leasing, soient revus à la baisse.

240000 francs de salaire

Il faut dire que la rémunération qu'il s'octroie lui-même fait jaser: 240000 francs par an, sans compter les frais. Dans le même temps, ses enseignants, au nombre d'une quarantaine, seraient payés un montant 30% inférieur à celui de leurs homologues à l'Ecole professionnelle. «Il veut le beurre et l'argent du beurre», estime-t-on au sein de l'administration cantonale. A savoir obtenir des deniers publics, tout en gardant une liberté totale dans leur utilisation.

Alain Voegeli voit les choses autrement: «Un ami m'a dit qu'à Fribourg, on n'aime pas les têtes qui dépassent des haies de thuyas. Je suis d'accord avec lui.» Pour sauvegarder son institution, dont le budget se monte à 3,5 millions (dont 2 millions d'aide étatique), il veut créer une filière avec bachelor, puis master. Clientèle visée? Des étudiants fortunés, en provenance essentiellement de l'étranger.

Beat Vonlanthen, le conseiller d'Etat en charge du dossier, souhaite d'ailleurs bon vent à «cet entrepreneur qui, délesté de son boulet étatique, est désormais libre de ses mouvements». Regrettant l'impasse des négociations, l'élu va maintenant s'efforcer de trouver un accord avec les cantons voisins pour garantir aux jeunes Fribourgeois une offre similaire à celle de l'EMAF.