Neuchâtel

Divorces, aide sociale, le cas particulier neuchâtelois

Le canton de Neuchâtel est champion suisse des indicateurs négatifs. Le lien de causalité entre les divorces et l’aide sociale est probable, mais il n’existe pas d’étude qui le démontre

Le paradoxe économique neuchâtelois est connu et documenté: canton industriel et exportateur, Neuchâtel affiche un PIB par habitant supérieur à la moyenne suisse, mais il est aussi le canton présentant le taux de chômage le plus élevé (6,1% à fin 2015). Les emplois créés et la richesse produite ne profitent pas vraiment au canton et à sa population.

Neuchâtel se distingue par d’autres indicateurs négatifs, ayant probablement un lien de causalité entre eux. Il est le canton suisse où on se marie le moins, où on divorce le plus et où on recourt le plus à l’aide sociale. Y aurait-il une fatalité neuchâteloise?

Si la courbe des divorces à Neuchâtel était pratiquement superposée à la moyenne suisse jusqu’en 2000, un écart s’est creusé dès 2002. En 2014, l’indicateur conjoncturel national de divortialité s’établissait à 40,9%, contre 48,6% à Neuchâtel. Cela signifie que près d’un couple sur deux est voué à l’échec. Un autre chiffre place Neuchâtel en tête des divorces: en 2014, le taux brut de divortialité y était de 2,6 pour 1000 habitants, contre 2 en moyenne suisse. Divorcerait-on davantage parce qu’on se marie plus à Neuchâtel? Pas du tout. Avec un taux brut de nuptialité de 4,3 pour-mille, Neuchâtel est avec le Jura le canton où on conclut le moins d’unions conjugales en Suisse. A Neuchâtel en 2014, 765 mariages ont été célébrés et 464 divorces prononcés.

Témoignage

Sandrine a rompu en 2014 justement son mariage conclu en 2007, après onze ans de vie commune avec son ex-mari. Elle a 37 ans, est employée de commerce et a 2 enfants (6 et 3 ans).

Après la naissance de son premier fils, en 2009, elle avait réduit son taux d’activité professionnelle de 80 à 30% (3 demi-journées). Elle touche un peu plus de 1500 francs bruts par mois.

C’est désormais insuffisant pour faire vivre sa famille. Elle a besoin d’un complément de l’aide sociale. «J’ai demandé à ré-augmenter mon taux d’occupation, mais mon employeur n’a pu satisfaire ma demande. Et travailler davantage compliquait mon organisation, avec l’école pour le grand et la crèche.

Il y a aussi la question financière. La crèche coûte cher. C’est évidemment une économie de garder moi-même mes enfants. Du coup, avec le complément d’aide sociale, je ne suis pas riche, mais j’ai l’impression d’avoir trouvé un équilibre raisonnable.

Je savais en divorçant que ma situation matérielle serait plus difficile. Mais je n’avais pas imaginé recourir à l’aide sociale. Cela a été une démarche pénible, j’aurais préféré m’en sortir par moi-même. On m’a expliqué que c’est un droit et que près d’un tiers des femmes qui élèvent seules leurs enfants sont à l’aide sociale.»

Légère décrue de l’aide sociale

Neuchâtel est donc également, depuis 2009, le canton présentant le taux d’aide sociale le plus élevé de Suisse: 7,1% en 2014. 12 508 des 177 000 habitants touchent une aide matérielle de l’Etat. Maigre consolation: le taux qui n’avait cessé de croître depuis 2005 (il était de 5,4%) a connu un léger recul en 2014, de 7,3 à 7,1%. Pas parce que la précarité a reculé, mais parce que le canton a resserré les prestations délivrées.

Pourquoi divorce-t-on plus à Neuchâtel qu’ailleurs? Pourquoi recourt-on davantage à l’aide sociale? Le divorce fait-il plonger à l’aide sociale?

A la première question, il n’y a pas de réponse définitive. La cheffe de l’Office de la politique familiale et de l’égalité, Nicole Baur, cite le fait que Neuchâtel est romand, urbain, protestant, ouvert sur les questions de mœurs (il a notamment été le premier canton à accorder le droit de vote aux femmes). Professeur honoraire à l’Institut de sociologie de l’Université de Neuchâtel, François Hainard regrette qu’il n’y ait pas d’étude pour documenter le phénomène et émet des hypothèses complémentaires: la précarité des moyens financiers ne favorise pas la pérennité des ménages; il faudrait s’intéresser aux mariages binationaux ou comparer les pyramides des âges à Neuchâtel et en Suisse, elle pourrait avoir un renflement à Neuchâtel dans les tranches d’âges où on divorce justement.

Une «donnée d’environnement»

Ministre de l’action sociale, Jean-Nat Karakash n’a pas plus d’explications. Il se contente d’«enregistrer une donnée d’environnement» et n’imagine pas l’Etat intervenant dans les couples pour les inciter à ne pas se séparer.

Ce qui le préoccupe davantage, c’est le fait que le divorce plonge parfois les ex-époux, les femmes notamment, dans la précarité. Neuchâtel affiche un autre taux record, celui des familles monoparentales ayant besoin de l’aide sociale: 27,5%. 18,5% des dossiers d’aide sociale sont ouverts pour les familles monoparentales. «Parmi les 26 facteurs identifiés menant à l’aide sociale, les deux principaux sont l’exclusion du marché du travail et la monoparentalité, constate le conseiller d’Etat. Parmi les familles monoparentales bénéficiaires de l’aide sociale, 60% n’ont pas d’activité professionnelle rémunératrice et 40% travaillent, mais ont besoin d’un complément. Nous n’avons pas de PC familles, il faut recourir à l’aide sociale. C’est acceptable. Notre priorité doit aller aux 60% d’inactifs, afin qu’ils mettent ou remettent un pied dans le monde du travail, pour non seulement se réinsérer professionnellement, mais aussi socialement et être un exemple pour les enfants.»

Jean-Nat Karakash a mis en route un vaste programme de réinsertion professionnelle, sans constituer de catégorie particulière pour les personnes divorcées. «Il n’y a pas de lien entre le statut conjugal et l’accès aux mesures que nous proposons. Elles sont dans tous les cas personnalisées.»

Progrès dans les crèches et la fiscalité

«Le problème, ce n’est pas le divorce. Mais le fait qu’il entraîne les ex-conjoints, le plus souvent la femme, à l’aide sociale», relève Nicole Baur. Elle note que la précarisation des femmes divorcées provient du fait que le second revenu du couple, le plus souvent celui de la femme, est inexistant ou peu élevé, en lien avec un faible taux d’occupation. La faute à une fiscalité dissuasive pour le deuxième revenu et à un manque de place dans les crèches.

La situation change. Neuchâtel est désormais bon élève en nombre de places en crèches préscolaires et instaure une réforme fiscale plus favorable aux familles, monoparentales également, avec des déductions relevées pour les enfants (en fonction de leur âge et non plus de leur nombre), un rabais d’impôt par enfant et la déductibilité totale des frais de garde.

«Neuchâtel est peut-être moins moderne qu’il ne pense l’être, avec une culture traditionnelle sur le rôle de la mère. Je soupçonne qu’à Neuchâtel, les femmes travaillent un peu moins qu’ailleurs en Suisse romande, mais je ne peux pas vraiment le chiffrer.» Et d’en appeler à davantage d’égalité dans les couples, avec des taux d’occupation professionnelle comparables entre mari et femme, à condition d’avoir suffisamment de places en crèches et une fiscalité non-dissuasive. «On constate, dans les pays scandinaves, que les couples égalitaires divorcent moins que les autres», dit-elle.


«L’insécurité professionnelle peut créer de la fragilité»

Pierre Borer, directeur du Centre social protestant neuchâtelois, qui compte un service conjugal et familial

Comment expliquer qu’on divorce davantage à Neuchâtel qu’ailleurs?

Pierre Borer: Les personnes qui consultent notre service de consultation conjugale le font essentiellement pour trouver d’autres solutions que la séparation. Nous n’avons donc pas d’éléments statistiques ou objectifs permettant d’expliquer ce fort taux de divorce. Ceci dit, l’insécurité conjoncturelle et professionnelle, avec un taux élevé de chômage, peut créer des déséquilibres et de la fragilité au sein du couple.

Quels sont les paramètres qui font qu’on divorce?

Ils sont multiples: problèmes personnels, individualisme de notre société, gestion de la frustration plus difficile, fragilité économique de la famille, moyens de communications qui isolent de plus en plus les membres du couple (internet, réseaux sociaux, etc), baisse du seuil de tolérance au stress

Est-ce que le haut taux de divorce peut être considéré comme un mal-être social?

Oui à court terme, étant donné les conséquences économiques et sociales, avec la précarité des familles monoparentales, la déstabilisation du système familial, la souffrance de la relation parents-enfants.

A long terme, cela peut aussi déboucher sur un rééquilibre de la sphère affective.

Lors des consultations au CSP, précisez-vous les risques de précarité après la séparation, notamment pour les femmes?

Bien sûr. Nous analysons les situations qui peuvent se présenter lors d’une séparation, par exemple les conséquences sur le budget, juridiques ou sur le taux d’activité au travail, en relation avec la prise en charge des enfants.

Les autorités doivent-elles se préoccuper du fait qu’un mariage sur deux aboutit à un divorce à Neuchâtel? N’empiéterait-il pas sur la liberté individuelle?

L’Etat n’empiète pas sur les libertés individuelles s’il est en mesure d’améliorer les conditions sociales, en luttant contre les emplois précaires, le chômage, le maintien et l’amélioration de la santé au travail, etc. La prévention doit être accrue, en informant davantage la population sur les services existants dans le domaine de la consultation conjugale. Nous constatons que les couples consultent souvent trop tardivement.

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