Installé confortablement dans sa villa tessinoise, le Croate Srecko K. se fait passer pour un homme d'affaires respectable aux activités entièrement légales. De fait, les autorités suisses n'ont jusqu'à présent pas trouvé grand-chose à lui reprocher. Mais certains magistrats européens voient les choses autrement: pour eux, Srecko K. est le cerveau d'un trafic international de cigarettes passant par le Monténégro, territoire yougoslave d'où des tonnes de tabac sont importées en fraude dans l'Italie voisine. Pour le budget de l'Union européenne, à qui revient 25% du prix du paquet de cigarettes légal, le manque à gagner dû à ce type de trafics se chiffre chaque année en milliards de francs. Ce problème empoisonne depuis plusieurs mois les relations entre la Suisse et les Quinze.

Déception

Lundi et mardi derniers, des fonctionnaires suisses ont dû affronter de nouvelles critiques lors d'une réunion d'experts organisée à Bruxelles par l'Office européen de lutte anti-fraude (OLAF). Selon l'hebdomadaire SonntagsBlick, le procureur allemand Hans-Jürgen Kolb, chargé de plusieurs affaires de contrebande de tabac impliquant la Suisse, s'est dit déçu des résultats de cette rencontre. Du côté suisse, on admet que dix affaires en cours ont été discutées à l'occasion de la réunion, à laquelle ont pris part des fonctionnaires de l'Administration des douanes et de l'Office fédéral de la justice. «Nous estimons que les enquêtes progressent de façon satisfaisante dans six cas, et que quatre autres posent des problèmes, parce que les autorités judiciaires sont surchargées en Suisse, que des recours ralentissent les procédures, ou parce que plusieurs Etats européens ont demandé l'aide de la Suisse dans une même affaire», explique le porte-parole du Département fédéral de justice et police, Viktor Schlumpf.

Selon une source bien informée, le cas du boss des cigarettes Gerardo Cuomo – incarcéré au Tessin en attendant une éventuelle extradition vers l'Italie – a également fait l'objet de discussions, de même que les suites de l'opération «Lugano»: des millions de francs ont été bloqués dans des banques suisses durant l'été 2000 dans le cadre d'une vaste enquête européenne portant sur une gigantesque fraude au remboursement de la TVA (Le Temps du 30 juin 2000). Cette procédure menée au pas de charge est actuellement retardée par des recours déposés au Tessin. La multiplicité des voies de recours offertes en Suisse contre les demandes d'entraide étrangères est d'ailleurs une critique récurrente des magistrats européens.

Etat de fait gênant

Les cas évoqués lors de la réunion de Bruxelles révèlent la permanence d'un état de fait gênant pour la Suisse: le territoire helvétique sert de base arrière à des contrebandiers de haut vol qui viennent y blanchir de l'argent et chercher refuge contre l'action de la justice, protégés par une législation qui empêche l'entraide dans les cas d'évasion fiscale. Dans une lettre adressée il y a trois semaines à la Commission européenne, le Conseil fédéral a promis de lutter plus vigoureusement contre les organisateurs de ces trafics, à condition que l'UE intègre la Suisse dans son dispositif de coopération judiciaire et policière.