Le djihadisme suisse s’invite à un colloque

Sécurité Les craintes d’un retour de combattants partis en Syrie au cœur des préoccupations

«Le retour des guerres de religion: nouvelles sources d’insécurité.» Avec un titre pareil, et alors que les atrocités commises par l’Etat islamique (EI) battent leur plein, le Forum sécurité Chablais 2014, organisé par l’Académie de police de Savatan, ne pouvait qu’attirer une foule de spécialistes issus des milieux policiers, du renseignement ou de la politique. Et une brochette d’orateurs de marque. Le tout à Champéry, à deux pas de Troistorrents, d’où vient Marc*, le djihadiste valaisan revenu en Suisse après plusieurs mois passés en Syrie.

Monica Bonfanti, cheffe de la police cantonale genevoise, a ouvert les feux. «Le nombre de jeunes partis de Suisse en Syrie a doublé cette année. C’est très préoccupant», a-t-elle lancé. Les derniers chiffres du Service de renseignement de la Confédération (SRC) font état de 25 résidents suisses partis en Syrie et en Irak, dont trois qui sont morts. Pour Monica Bonfanti, le renforcement de la loi sur le renseignement, qui sera discuté aux Chambres en décembre, est «capital» pour mieux les détecter. Elle n’est pas la seule à avoir profité de la tribune pour faire un plaidoyer en faveur de la loi censée permettre une meilleure surveillance préventive. Elle a également insisté sur l’importance d’une meilleure coordination entre les instances qui luttent contre le phénomène: «La création d’un plan anti-djihad est déjà discutée dans certains cantons, mais cela doit l’être au niveau national.»

Un groupe de travail regroupant différents services fédéraux ainsi que les polices cantonales a été mis sur pied, précise de son côté Pierre Galley, chef suppléant de la division enquête/terrorisme de la police judiciaire fédérale (PJF). Pour se préparer notamment aux possibles retours, sources d’inquiétude pour les autorités. Le Fribourgeois rappelle que 2500 jeunes sont partis de l’espace Schengen pour la Syrie, et qu’ils ne rentrent pas forcément, s’ils rentrent, dans leur pays d’origine.

Informés trop tard

Après une première intervention prudente, Pierre Galley est monté en puissance, en pointant des dysfonctionnements du doigt. Dans toutes les polices cantonales, des hommes travaillent pour le SRC, en lui faisant remonter certaines informations. «Mais il est arrivé qu’une famille vienne signaler la disparition d’un fils à une police cantonale, et la PJF n’en a été informée que plusieurs semaines plus tard, alors que le SRC, logiquement, l’a su rapidement. C’est inadmissible.» En aparté, à la fin du colloque, il précise que la PJF, dont l’axe est plus répressif, aurait tout intérêt à être tenue au courant plus rapidement de telles situations. «Si j’apprends une disparition de ce type, avec des soupçons de départ vers la Syrie, il n’y a pas de temps à perdre. J’actionne toutes les mesures nécessaires pour tenter d’intercepter le jeune.»

Car tout peut se décider et s’organiser en quelques jours. Jean-Paul Rouiller, directeur du GCTAT (Geneva Centre for Training and Analysis of Terrorism) s’est attardé sur le rôle d’Internet et des réseaux sociaux. Il a évoqué le cas d’Ibrahim*, recruteur et «disséminateur», qui aurait en partie agi depuis Neuchâtel. L’homme a notamment fait le lien entre des jeunes partis de Suisse et Abou Hassan, alias Mourad Farès, un Français principal recruteur de la scène djihadiste francophone, récemment arrêté après un long séjour en Syrie. Abou Suleyman, le jeune du Nord vaudois dont Le  Temps a raconté l’ascension, de Jabhat al-Nosra à l’Etat islamique, a été son bras droit, et c’est aussi lui qui a fait «basculer» le Valaisan, Marc, selon les termes de Jean-Paul Rouiller. Ibrahim est daguestano-bosniaque. Polyglotte, il est très habile sur les réseaux sociaux, mais aussi très prudent, si bien que les autorités n’ont toujours pas démasqué sa véritable identité. Il serait actuellement en Syrie.

Après les démonstrations de Jean-Paul Rouiller, Claude-Alain Voiblet, vice-président de l’UDC, s’est dit «impressionné», par la facilité et la rapidité avec laquelle des jeunes sont embrigadés, lui qui a trois adolescents de 19 à 21 ans. Pour le brigadier Jean-Philippe Gaudin, chef du Renseignement militaire, la précarité et le désœuvrement créent «un vivier pour les organisations extrémistes». «Une solution pour éviter ces départs serait d’essayer de donner un futur à ces jeunes», ajoute-t-il. Il suffit parfois de quelques clics pour tomber sur un recruteur de l’EI.

* Prénoms fictifs