genève

Dmitri Rybolovlev, l’oligarque au masque de glace

L’homme qui accuse Yves Bouvier d’escroquerie est un oligarque inflexible. Mais aussi un homme seul, très dépendant de ses hommes ou femmes de confiance

Rybolovlev, le masque de glace

Quel genre d’homme faut-il être pour attirer chez soi un ami de dix ans, lui faire passer les menottes par surprise, puis l’accuser publiquement d’escroquerie alors qu’il est encore en garde à vue au poste de police?

Sans doute un homme de la trempe de Dmitri Rybolovlev: rusé, impassible, implacable aussi dans la vengeance. Mais l’oligarque russe, qui prétend avoir été abusé par le transporteur d’art genevois Yves Bouvier lors de l’acquisition de sa collection de tableaux, a aussi des points faibles. Ils expliqueraient son apparente naïveté dans l’affaire qui l’oppose au marchand d’art et patron de Natural Le Coultre.

Dmitri Rybolovlev ne donne presque pas d’interviews et parle peu, même en privé. Mais quelques éléments connus dessinent sa légende personnelle: fils unique d’un couple de médecins de l’Oural, il se lance dans la finance à la chute de l’Union soviétique. Il fait son premier million en important de la bière, puis rachète la mine de potasse Uralkali à Berezniki, 1500 kilomètres à l’est de Moscou. Emprisonné onze mois sous une fausse accusation de meurtre, il refuse de céder son entreprise et réussit à moderniser son usine. Après son entrée en bourse à Londres, en 2007, la mine estimée à 15 millions de dollars en l’an 2000 vaut 34 milliards grâce à la flambée des cours de la potasse, utilisée pour fabriquer les engrais agricoles. En 2010, il revend ses parts dans Uralkali à d’autres oligarques pour au moins 6,5 milliards de dollars.

Ceux qui l’ont côtoyé décrivent un être froid, mutique, impossible à décrypter. Homme de glace, homme de pierre, serpent voire «endive», les métaphores abondent pour décrire cet homme à l’intelligence hors pair, mais inexpressif, capable d’éteindre le moindre signe d’émotion sur son visage.

«C’est un être infiniment rusé, qui a admirablement manœuvré dans un environnement hostile, avec un sens profond des rapports de force, explique une personne qui l’a eu en face d’elle lors de sa procédure de divorce. Derrière chaque chose qu’il fait, il y a d’autres plans.»

Aujourd’hui âgé de 48 ans, Dmitri Rybolovlev a toujours su saisir les chances que le destin lui offrait. En Russie, il a noué les bonnes alliances pour protéger son empire minier des appétits de l’Etat ou du crime organisé. En 1995, lorsqu’il se sent trop menacé, il exile sa famille à Genève, où il résidera par intermittence jusqu’à son départ pour Monaco en 2011. Il continue de vivre entouré de gardes du corps et ne se déplace jamais sans limousines d’escorte.

En 2006, une catastrophe écologique menace Berezniki, où se trouvent ses mines de potasse. Des trous gigantesques s’ouvrent dans la ville, creusés par l’eau qui s’infiltre dans les puits de mine. Selon une source bien informée, le bras droit de Vladimir Poutine au Kremlin, Igor Setchine, aurait alors demandé à Dmitri Rybolovlev de payer pour réparer les dégâts. Celui-ci aurait refusé – un trait typique de cet homme qui se targue de ne jamais céder aux pressions. Mais l’oligarque comprend vite que s’entêter contre le pouvoir est imprudent, et il vend ses mines au meilleur moment, au meilleur prix.

Relais d’influence

La protection de Youri Trutnev, alors ministre russe de l’Environnement, lui est précieuse à cette occasion. Ailleurs, il saura aussi trouver les bons relais d’influence: à Chypre, en devenant premier actionnaire de la banque la plus importante du pays; à Monaco, en achetant le club de football de la Principauté avec la bénédiction du souverain Albert II.

A Genève, par contre, il ne trouvera jamais les clés pour se faire accepter, son échec le plus retentissant restant son divorce. Son ex-femme Elena, qui réside au bout du lac, réclame près de la moitié de sa fortune évaluée à 9 milliards de dollars. La justice genevoise a donné gain de cause à l’épouse, mais l’affaire est encore pendante en appel.

Le traitement de cette affaire par les médias suisses l’a choqué. Contrairement aux usages, son nom figure aussi en toutes lettres dans un arrêt publié par le Tribunal fédéral, qui détaille les circonstances du divorce. «J’ai tellement l’habitude d’être traité comme ça, parce que je suis Russe et parce qu’on me dit riche», aurait-il alors confié à son avocate de l’époque, la Genevoise Anne Reiser.

Celle-ci dit avoir été «infiniment touchée» par cet homme qui «parlait avec un tel amour de ses enfants» et qui avait des manières «extraordinairement simples». «On n’imagine pas la solitude de quelqu’un à qui on attribue une fortune aussi grande, dit-elle. La plupart des gens n’ont pas une interaction normale avec lui: c’est le mépris d’avance.»

Son talon d’Achille semble être sa tendance à s’appuyer exagérément sur des hommes ou femmes de confiance. Yves Bouvier était de ceux-là jusqu’à leur brouille de la semaine dernière. Il lui reste son omniprésente avocate, Tetiana Bersheda, fille d’un ancien ambassadeur d’Ukraine en Suisse, qui passerait «la moitié de son temps avec lui», selon une personne qui les connaît. Ou Mikhaïl Sazonov, son homme d’affaires basé à Genève, qui administre le bureau privé gérant la fortune familiale, ainsi que des participations dans des sociétés de biotechnologie comme Xigen, à Epalinges (VD).

Isolé par la barrière de la langue – il ne parle pratiquement que russe – Dmitri Rybolovlev a besoin d’intermédiaires pour interagir avec la société occidentale. Ainsi s’expliquerait la confiance accordée à Yves Bouvier. Dmitri Rybolovlev accuse aujourd’hui le Genevois d’avoir surfacturé les toiles qu’il lui achetait avec la complicité de celle qui fut longtemps son interprète, une Bulgaro-Suisse résidant à Monaco.

«Il veut être le meilleur»

Peut-on croire qu’un oligarque qui a tenu tête au Kremlin et à la mafia ait pu être trompé de la sorte? Oui, assure un proche, qui note que «certaines intelligences hors pair ont d’énormes manques sur le plan émotionnel».

Retiré pour l’essentiel des affaires, Dmitri Rybolovlev passerait désormais son temps à investir dans des objets de prestige: yacht de 67 mètres (le My Anna ), avions privés (il en utilise quatre, dont un Falcon 7X et un Airbus A319), chalets à Gstaad… L’appartement de sa fille Ekaterina, acheté 88 millions de dollars en 2012, était le plus cher de New York. Le sien à Monaco, ancienne demeure du banquier Edmond Safra, serait le plus cher au monde: 240 millions d’euros. Via des trusts, il a aussi acquis l’île de Skorpios, ancienne propriété du magnat grec Aristote Onassis.

Volonté de rivaliser avec d’autres oligarques russes? Ou de marcher dans les traces de célébrités comme Donald Trump, dont un trust créé par lui a racheté la propriété en Floride? Son avocate Tetiana Bersheda a une autre explication: «C’est un perfectionniste, il a l’exigence envers lui-même d’être le meilleur. Et d’avoir aussi ce qu’il y a de mieux.»

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