Terrorisme

Les domiciles de deux imams de la grande mosquée de Genève ont été perquisitionnés en France voisine

Mercredi soir, les gendarmes sont intervenus au domicile des imams à Ferney-Voltaire. Ils faisaient l’objet d’une «fiche S» du renseignement français. Aucune mesure particulière n’a pour l’instant été prise à Genève

Incompréhension et ras-le-bol: voilà les sentiments qui dominent dans la voix de F.T, imam à la mosquée de Genève, joint par le Temps. Lui et l’un de ses collègues ont vu leurs domiciles de Ferney-Voltaire (Ain) perquisitionnés mercredi soir par décision préfectorale, selon une information de la Tribune de Genève. Des hommes armés, casqués et munis de boucliers ont fait irruption dans un petit immeuble abritant des commerces, selon des habitants interrogés par le journal. Il précise que ces perquisitions administratives menées par les gendarmes avaient pour but de saisir des documents, des contenus de téléphones et d’ordinateurs. Si la préfecture de l’Ain ne commente pas, un proche du dossier requérant l’anonymat croit savoir que les autorités françaises auraient recoupé des informations obtenues en perquisitionnant en France voisine, notamment à Fillinges.

Jeudi pourtant, F.T. était à son poste à la mosquée du Petit-Saconnex, comme de coutume. Car il n’a pas été interpellé. «Depuis quelques mois, nous avons des directives de ne pas parler à la presse, déclare l’imam. Au vu de la manière dont nos propos sont interprétés, notre direction est obligée d’avoir recours à une vigilance draconienne.» Sauf que la Fondation culturelle islamique de Genève à qui appartient la mosquée restera elle aussi muette devant nos sollicitations, se contentant d’un bref communiqué de presse: «Nous allons faire les démarches nécessaires auprès des autorités genevoises et françaises afin de faire toute la lumière sur les raisons de cette perquisition administrative et informerons au fur et à mesure de l’état de l’enquête.» En proie à la lassitude, l’imam conclut: «Je puis vous dire que cette perquisition est incompréhensible. Je pense qu’il y a d’autres personnes en France plus susceptibles que moi d’en faire l’objet.»

Une perception qui n’est manifestement pas celle de la préfecture de l’Ain. Car les deux imams en question font l’objet d’une «fiche S», pour «sûreté de l’Etat», rédigée par la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI). Selon la Tribune de Genève, la fiche de l’un des imams, sous surveillance depuis 2012, révèle qu’il a été en contact avec le tristement célèbre Mohamed Merah, auteur de sept meurtres, quelques mois avant ses tueries. Son téléphone portable en attestait. F.T, Français converti, a aussi droit à sa «fiche S» depuis des années. Après des études en Arabie saoudite terminées en 2007, il est engagé à la mosquée du Petit-Saconnex en 2008. Il la quitte trois ans plus tard, «pour tenter de s’installer à l’étranger», explique-t-il. Sans succès, puisqu’un an plus tard, il est de retour aux affaires au Petit-Saconnex.

De toute évidence, le climat a changé depuis leur arrivée. «On a vu subitement beaucoup de femmes en niqab et de jeunes hommes barbus», explique un fidèle. Et certains voisins du lieu de culte ne sont guère rassurés par l’impression d’opacité, renforcée par les portes fermées et les vigiles. La Suisse pourrait-elle dès lors bouger, sachant que des soupçons pèsent sur cette mosquée, soupçons renforcés par le départ de deux fidèles pour la Syrie? «Nous ne commentons pas une action policière en cours dont on ne peut pas préjuger l’issue, répond Pierre Maudet, ministre genevois de la sécurité. Mais nous suivons avec attention.» Au ministère public genevois, on ne fait pas de commentaire. Mais selon nos informations, aucune perquisition n’a été menée pour l’heure à la mosquée. Par ailleurs, le Service de renseignement de la Confédération (SRC) et l’Office fédéral de la police (Fedpol) avouaient ne pas pouvoir faire grand-chose à l’encontre des «fiches S» sur sol helvétique (Le Temps 17 novembre 2015).

Reste à voir si des suites judiciaires seront données à ces perquisitions. Et si la Fondation va maintenir son soutien aux deux imams inquiétés. «Les mosquées doivent faire le ménage ici et ailleurs pour mettre fin au poison que distillent certains imams ignares et fanatiques qui sont les vrais ennemis de l’islam civilisateur, conclut Hafid Ouardiri, directeur de la fondation de l’Entre-connaissance. Pour le reste il faut laisser la police et la justice faire son travail pour nous débarrasser de cette terreur qui nous menace tous.»

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