Justice

Dominique Giroud et ses comparses seront bientôt jugés à Genève

Le vigneron valaisan devra répondre d’instigation à tentatives de soustraction de données pour avoir fomenté le piratage des ordinateurs de deux journalistes. Les détails de l’acte d’accusation

L’affaire judiciaire la plus rocambolesque de la République, avec son casting totalement improbable, fait désormais l’objet d’un acte d’accusation. Dominique Giroud, vigneron valaisan bien connu, est renvoyé devant le Tribunal de police de Genève pour avoir instigué le piratage finalement raté des ordinateurs de deux journalistes. Ses trois acolytes, un ancien agent du Service de renseignement de la Confédération, un détective privé et un informaticien spécialisé dans le «hacking éthique», seront aussi de la partie pour avoir œuvré à ces tentatives de soustraction de données. Le procès, dont la date n’est pas encore fixée, s’annonce houleux.

Le spécialiste du hacking

La procureure Josepha Wohnrau attribue un rôle central au dénommé Marco. Selon l’acte d’accusation, ce professionnel de la cybersécurité est bien l’auteur du courrier électronique envoyé à Marie Parvex, à l’époque rédactrice au Temps, avec une pièce jointe dissimulant un logiciel espion. Ce message, adressé le 28 février 2014, est resté bloqué dans les spams. C’est encore ce Marco qui aurait, quelques jours plus tard, recommencé le même stratagème avec Yves Steiner, alors journaliste à la RTS, tout en l’appelant depuis une cabine téléphonique afin de se faire passer pour un reporter français et le convaincre d’ouvrir la pièce maligne. Cette tentative a également échoué, la cible ayant été mise au parfum par le détective privé qui conseillait Dominique Giroud tout en le trahissant.

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L’informaticien aurait reçu une avance de 10 000 francs de la part de Dominique Giroud pour cette intrusion et devait encore encaisser un complément de plusieurs dizaines de milliers de francs en cas de succès du hacking. L’encaveur, dont les déboires avec la justice et le fisc faisaient alors l’objet de révélations médiatiques, souhaitait ainsi trouver l’origine des fuites le concernant. «Dominique Giroud a voulu et accepté pleinement qu’une action de piratage informatique soit menée», précise l’acte d’accusation. Il a aussi entériné le mode de procéder «qui lui a été exposé au préalable de manière détaillée».

«Aller à l’essentiel»

Avant d’avoir connaissance des talents de Marco, Dominique Giroud s’était entouré des deux autres protagonistes du dossier «pour gérer la crise médiatique à laquelle il était confronté». Alex, son ami de longue date, devenu agent secret. Et Tony, un détective privé basé à Genève, qui effectuait occasionnellement des mandats pour le SRC. Ceux-ci avaient le projet de monter une société de conseil avec l’informaticien et ont loué ses compétences «exceptionnelles» à l’intention du vigneron.

C’est lors d’une rencontre au restaurant Altitude de l’aéroport de Genève, le 15 janvier 2014, que le projet de hacker des ordinateurs a été évoqué pour la première fois de manière concrète par le quatuor. Le procureur général du Valais, Nicolas Dubuis, et le procureur vaudois, Yvan Gillard, étaient au nombre des cibles potentielles. Le coût du piratage des magistrats (80 000 francs) étant deux fois plus cher que celui des journalistes, Dominique Giroud aurait décidé d’aller «à l’essentiel».

Acquittements plaidés

Aux yeux du parquet, les quatre prévenus ont fomenté ensemble cette attaque informatique. La question se complique s’agissant du rôle du détective privé dans la tentative visant Yves Steiner. L’acte d’accusation souligne que Tony, défendu par Me Saskia Ditisheim, a certes averti le journaliste de la RTS du projet de hacking afin que ce dernier puisse efficacement contrer la manœuvre. Il aurait donc voulu et accepté le piratage mais «sans vouloir toutefois que l’opération atteigne son but». Pour son avocate, Tony «n’a jamais souhaité que cette opération marche, il s’en est totalement désintéressé et il doit être innocenté».

Me Christian Lüscher, qui représente l’ex-agent du SRC, précise que son client plaidera lui aussi l’acquittement. «Il n’a jamais voulu qu’un piratage soit conçu et encore moins exécuté. Il n’a de toute façon pas participé à sa concrétisation, ni à sa mise en œuvre.» Alex était pourtant de toutes les réunions et c’est chez lui que l’informaticien a dîné le soir de l’envoi du malware à Yves Steiner. Simple hasard, dira l’ancien espion tout en attribuant cette tentative de soutirer les données à l’initiative sauvage du seul Marco.

Nouvelles écoutes au dossier

L’informaticien, défendu par Me Gérald Page, a toujours contesté être passé à l’acte. Il doit aussi répondre de tentative de contrainte pour avoir envoyé un commandement de payer de 8 millions de francs à Yves Steiner qui a évoqué les arrestations au journal télévisé. Le parquet reproche à Marco d’avoir agi ainsi «en représailles» pour nuire gratuitement à Yves Steiner et pour «le forcer à admettre, dans le cadre de la présente procédure pénale, une part de responsabilité dans la tentative de hacking dont il a été victime».

Le journaliste, représenté par Me Nicola Meier, sera donc partie plaignante au procès. Tout comme les deux médias. Au nom de la RTS, Me Jamil Soussi se dit satisfait «que cette affaire puisse enfin être jugée». Quant à Dominique Giroud, il a toujours soutenu avoir renoncé à ce projet en cours de route. A la demande du vigneron et de l’informaticien, la procureure a accepté de verser au dossier l’intégralité des écoutes téléphoniques enregistrées sur le portable de Tony, hormis celles qui ont été expurgées et détruites à la demande du SRC.

Des conversations sans pertinence, assure le Ministère public. Tout ce qui était en rapport avec cette affaire ayant déjà été porté à la connaissance des parties. Et du monde entier si l’on considère la publication sur internet des échanges complices entre le détective privé et le journaliste. Le feuilleton continue.

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