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Doris Leuthard et Claire Ajoubair.
© Annette Boutellier

Interview

Doris Leuthard: «C’est génial d’être une femme»

«Le Temps» a réuni, autour de la présidente de la Confédération, une sage-femme et une pilote de ligne de Swiss. Des métiers considérés soit comme très masculins, soit comme très féminins, pour parler des clichés dans le monde professionnel et des carrières des femmes

Cet article fait partie de l'édition spéciale «Les femmes font Le Temps», écrite par une cinquantaine de femmes remarquables, et publiée lundi 6 mars 2017.


Le Temps a réuni autour de Doris Leuthard, une sage-femme et une pilote de ligne de Swiss. Des métiers considérés soit comme très masculins, soit comme très féminins, pour parler des clichés dans le monde professionnel, des obstacles et des avantages d’être une femme. L’occasion pour celle qui occupe cette année la fonction de présidente de la Confédération de parler de ses convictions et de sa définition du féminisme.

Le Temps: Petite fille, rêviez-vous du métier que vous faites aujourd’hui?

Doris Leuthard: La politique m’intéressait parce que mon père était au Grand Conseil du canton d’Argovie mais je n’avais pas imaginé cette profession pour moi. J’aimais bien l’idée d’être architecte, mais je suis toujours restée très ouverte à ce que le monde m’apportait.

Claire Ajoubair: Au départ, comme beaucoup d’enfants, j’avais envie de faire des grandes découvertes, en étant archéologue par exemple. Le projet de devenir sage-femme est né quand j’avais environ dix-huit ans.

Christine Lüthi Schneider: Je n’ai jamais rêvé d’être pilote, faute d’exemple. Par contre, j’ai toujours été quelqu’un de décidé. A 6 ans, mon père a refusé de m’accompagner à un match de foot. J’ai mis mon manteau et j’y suis allée. Comme il n’y avait pas de femme pilote quand j’avais 20 ans, j’ai fait hôtesse de l’air, ce qu’il y avait de plus proche…

LT: A quel moment avez-vous eu un déclic?

CLS: J’étais hôtesse et je me préparais à prendre le bus qui nous amène à l’avion quand tout à coup, je vois une fille qui portait des galons sur les épaules. A partir de cette seconde, je me suis dit que je serai moi aussi pilote. J’avais 21 ans.

DL: Ce n’était pas un personnage mais un événement: le rejet en 1992 de la votation sur l’espace européen (rires). Voilà ce qui m’a politisée! Il fallait vraiment que je m’engage pour changer les choses.

CA: J’ai commencé par des études d’infirmière. Le déclic s’est produit quand je suis allée en salle de naissance et que j’ai vu la belle émotion d’une femme qui venait d’accoucher.

LT: Etre une femme a-t-il été un avantage dans votre carrière?

CA: Dans ma profession, c’est presque une évidence puisque le premier homme diplômé l’a été il y a une dizaine d’années à Genève. Dans le suivi global, être une femme est un plus car j’ai plusieurs casquettes: celle de la sage-femme mais aussi celle de femme et de mère.

CLS: Pour moi, cela n’a pas ait été un avantage. Quand j’ai commencé l’école de pilote chez Swissair, la plupart des instructeurs étaient issus de l’armée. Mon «training captain», ex-pilote militaire, m’a dit à la fin des deux ans de formation, alors que j’avais les mêmes compétences, que j’avais passé les mêmes tests et réussi les mêmes examens que mes collègues masculins: «Maintenant, le charme ne suffit plus, il faudra commencer à travailler»…

DL: Je pense qu’au début, c’était plutôt un avantage parce que chaque parti politique cherchait des jeunes femmes. Ensuite, il faut se faire sa place. Quand j’ai commencé, les gens disaient: «Cette petite, la jeune, elle est sympa». Mais rarement que je maîtrisais les dossiers. Lorsque l’on est une femme, on est constamment observée, surveillée. Il faut vraiment travailler, être à la pointe des dossiers, pour arriver à se faire respecter.

DL: En tant que sage-femme, vous n’avez pas beaucoup de concurrents sauf peut-être les médecins, comment cela se passe-t-il?

CA: Comme indépendante, je suis moins confrontée à ce problème. Dans le monde hospitalier, le corps médical a longtemps été dominé par le masculin. Et il y avait cette idée que la responsabilité de l’homme était supérieure à la nôtre. Il faut passer par-dessus et transformer cela en force.

LT: Est-ce qu’une femme vous a servi de modèle au début de votre carrière?

CLS: Oui, cette première femme pilote. Je ne la connaissais pas, mais elle avait le même nom que moi.

DL: Pour moi, c’était la lucernoise Josi Meier, ancienne parlementaire fédérale. J’ai toujours été impressionnée par son courage et son indépendance. Elle disait ce qu’elle pensait. C’était mon idole. Elle est décédée maintenant, mais j’ai eu l’honneur de faire sa connaissance.

CA: Ce sont les sages-femmes qui m’ont précédée, et plus particulièrement dans l’accouchement à domicile. Elles sont arrivées à aider les femmes chez elles, alors que les gens disaient qu’il y a un danger d’accoucher hors du milieu hospitalier.

LT: Pensez-vous servir de modèle à des femmes plus jeunes?

DL: Je reçois beaucoup de messages de femmes qui me remercient. Je trouve que c’est absolument génial et cela m’apporte une grande énergie. Il est très important d’encourager les jeunes à suivre leurs rêves.

CA: Les petites filles s’identifient souvent à la sage-femme. J’ai plutôt besoin de faire comprendre aux femmes que si elles attendent un enfant, elles sont capables de le mettre au monde. De plus en plus de femmes – même celles qui ont fait de longues études – ont des doutes sur leurs capacités à être mère.

CLS: J’entends souvent des passagères me dire que c’est la première fois qu’elles voient une femme dans un cockpit. Elles aimeraient essayer, mais ont peur. Je les rassure en leur disant que je ne pensais pas non plus y arriver. Sur 1400 pilotes, nous sommes environ soixante femmes. Ce qui est très peu par rapport à d’autres compagnies en Europe, qui ont ouvert leurs formations plus vite aux femmes.

LT: On dit souvent que les métiers de femmes sont moins bien rémunérés. Qu’en est-il pour une sage-femme?

CA: En faisant du suivi global, c’est assez confortable. Je pense qu’en Suisse, le salaire permet d’assumer ce soin alors que dans d’autres pays, comme la France, les sages-femmes sont très mal payées, précisément pour les dissuader d’exercer. En revanche, le peu d’hommes sages-femmes sont souvent plus à même de faire des formations postgrades et donc d’augmenter leurs revenus.

LT: La maternité péjore-t-elle l’évolution des salaires?

CA: Parmi les femmes que je rencontre, celles qui ont des postes à hautes responsabilités doivent retourner très vite travailler. Et les bas revenus aussi pour ne pas perdre leur job. Entre deux, les femmes de classe moyenne essaient de trouver des aménagements et réduisent souvent leur temps de travail. C’est là que se creuse le fossé des inégalités salariales. Mais je vois très peu de femmes qui ne veulent pas du tout revenir à leur vie professionnelle. On me dit souvent: comment fais-tu avec tes enfants? On dirait, particulièrement en Suisse, qu’il faut, soit être à la maison avec ses enfants, soit choisir une carrière au détriment des enfants. Mais pourquoi? Les enfants sont très heureux que leur mère soit heureuse.

DL: Lorsqu’une femme devient mère, elle choisit le moment de retourner travailler. Mais après une pause d’un an ou deux, et à la vitesse où le monde va, il est difficile de revenir sur le marché. Il faudrait pourtant que toutes ces qualités déployées pendant cette période, qualités sous-estimées, deviennent des arguments à valoriser. En revanche, il est difficile de travailler à temps partiel et avoir une fonction à très haut niveau. Je crois beaucoup à la notion de partenariat: il faut pouvoir compter sur le père pour prendre aussi en charge les tâches familiales.

CA: On devrait s’inspirer des pays nordiques où le couple partage le temps de congé parental. Cela dit, la femme doit prendre un temps de repos, anatomiquement parlant.

DL: Le congé paternité est important. Il faudrait au minimum en offrir la possibilité. A la Confédération, les conditions sont meilleures. Dans mon département, nous traitons les pères et les mères de la même façon, cela pourrait être un modèle pour les cantons et communes. C’est valable aussi pour le secteur privé. Quand on cherche des talents, de telles offres peuvent faire la différence. Si les entreprises ratent cette opportunité, à la longue, cela leur sera défavorable.

CLS: Chez Swiss, les femmes sont bien protégées. Elles peuvent choisir de voler ou travailler au sol si elles sont enceintes, et peuvent prolonger leur congé maternité par un congé sans solde de plusieurs mois, Swiss prenant en charge les heures de simulateurs pour réactiver leur licence de pilote, le tout sans pression. Je suis à 75%: on peut travailler à temps partiel sans avoir peur de perdre son travail.

DL: En tant que pilote, considérez-vous les coûts de la formation comme un handicap pour les femmes?

CLS: Pas seulement pour les femmes! J’ai eu de la chance parce qu’au temps de Swissair, nous étions payés pendant notre formation, laquelle était prise en charge par la compagnie. Aujourd’hui, il n’y a plus de salaire et le coût de la formation (environ 135 000 francs) est en partie financé par le pilote, par Swiss qui accorde un crédit, remboursable sous forme de déduction de salaire et par des subventions cantonales et fédérales.

CLS: Mme Leuthard, vous arrive-t-il de faire des concessions quand vous êtes en visite dans certains pays. On a vu Michelle Obama refuser de mettre un voile devant le prince d’Arabie Saoudite. Comment réagissez-vous dans ce genre de situation?

DL: Vous m’avez déjà vue avec un voile? Non! C’est par principe. Dans le privé, cela peut être différent. Mais, au niveau politique, je veux être respectée comme personne et non pas discriminée en raison de mon sexe. Je ne visite pas les Etats, qui ne respectent pas les femmes. J’ai été en Arabie Saoudite, mais dans une tenue normale. Si ce n’est pas possible, je n’y vais pas.

LT: Vous sentez-vous féministe?

DL: Chaque fois que je peux défendre l’intérêt des femmes, je le fais. Je vois les différences de traitement entre hommes et femmes. Je vois aussi que des jeunes femmes pensent que certaines choses sont normales alors qu’on a dû lutter pour les obtenir. Et qu’il faut encore travailler pour les améliorer. Et avoir à l’esprit cette notion de partenariat, de partage des tâches, de non-discrimination, d’égalité de traitement. Si vous me dites que c’est cela être féministe, alors oui, je suis féministe.

CLS: Il me paraît important que des femmes de ma génération rappellent aux plus jeunes le travail d’émancipation accompli par les féministes historiques. Je constate une tendance à la régression.

CA: On m’a toujours dit que c’est en voyant comment la femme accouche que l’on sait comment elle est traitée. J’ai beaucoup voyagé, notamment en Afrique. Dans certains pays, on voit des violences immenses faites aux femmes. En Suisse, on est bien lotis, mais il faut se battre pour conserver certains droits.

LT: Que devraient faire les médias pour que la cause de l’égalité, du partenariat et des non-discriminations soit plus lisible?

CLS: Il faudrait faire plus de portraits de femmes, faire appel à elles comme expertes, renouveler les intervenants – on voit toujours les mêmes – éviter les clichés.

DL: Je pense la même chose. Dans mon département, qui est technique, on manque de femmes ingénieurs. Comment les attirer? Si l’on parle de femmes pilotes, d’hommes sages-femmes, cela permet une diversité dans la représentation. On dit toujours que les équipes mixtes sont plus performantes, mais il y en a peu.

CLS: Cela dit, dans les médias ou ailleurs, il faut des années pour changer les mentalités. Je me promenais tout à l’heure à Berne, je vois passer un tram et je me dis: «Tiens, une femme conductrice.» Même moi, comme pilote, je me fais encore ce genre de réflexion.

CA: D’autant plus que cela commence à la naissance. On se projette, on est conditionnée et il est difficile de sortir du carcan: il faut accepter d’avoir une fille qui joue mieux au foot que son frère, qui, lui, est meilleur en danse.

DL: Mais il faut quand même le dire: c’est génial d’être une femme! Pensez aux possibilités que nous avons et que les hommes n’ont pas. Par exemple, et moins sérieusement, vous Madame, vous portez une jupe rouge. Imaginez-vous un conseiller fédéral en rouge? Je n’aimerais jamais être un homme! Ce qui ne va pas, ce sont les inégalités professionnelles mais il faut être fier de nos compétences et de nos différences. Je me souviens que lors du WEF, nous étions sept femmes, dont la secrétaire aux affaires étrangères, et nous devions rencontrer une délégation du Sri Lanka. Le président du Sri Lanka m’a dit… (elle fait une pause). Non, je ne peux pas le dire! Mais ils étaient très impressionnés, ça leur a fait peur. J’ai trouvé cela génial.


Profils

Claire Ajoubair
Age: 33 ans
Profession: sage-femme en milieu extra-hospitalier
Lieu de naissance: Saint-Pol-sur-Mer (France)

Christine Lüthi Schneider
Age: 53 ans
Profession: Pilote de ligne chez Swiss
Lieu de naissance: Neuchâtel

Doris Leuthard
Age: 53 ans
Profession: Avocate, conseillère fédérale, présidente de la Confédération
Lieu de naissance: Merenschwand (Argovie)

Dossier
Les femmes font Le Temps

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