Portrait

Doris Leuthard, grande figure suisse du XXIe siècle

A 55 ans, Doris Leuthard quittera le Conseil fédéral à la fin de l'année. L'annonce en a été faite ce matin au parlement. Elle avait succédé à Joseph Deiss en 2006, après que le PDC eut perdu son second siège au gouvernement. Sa forte personnalité et son charisme ont donné l’impression que son parti restait puissant. Portrait d’une battante et d’une gagnante

Douze ans, presque treize, c'est visiblement assez pour Doris Leuthard. Doyenne de fonction du gouvernement, elle quittera celui-ci le 31 décembre, comme son collègue Johann Schneider-Ammann, avec qui elle dit ne pas s'être coordonnée. «Il a toujours dit qu'il accomplirait la législature jusqu'au bout. Je voulais annoncer ma démission vendredi, mais comme il y a eu une fuite à propos des intentions de Johann Schneider-Ammann et que j'avais des dossiers à défendre au parlement ce jeudi, j'ai avancé cette annonce d'un jour», a-t-elle confié après avoir envoyé lettre de démission au président du Conseil national, son collègue de parti Dominique de Buman.

Dans son allocution, la cheffe du département des Infrastructures a appelé la Suisse à ne pas s'isoler et les partis politiques à rechercher des solutions plutôt qu'à créer des problèmes. Elle relève que «les forces étrangères influencent fortement notre pays. Le Conseil fédéral et le parlement doivent intégrer cette composante dans la recherche de solutions». Revenant d'une conférence consacrée à ce sujet à New York, elle souligne encore les défis posés par la numérisation de la société, de l'économie et de l'administration. Doris Leuthard a lâché quelques larmes au moment de remercier son mari, sa mère et ses frères qui l'ont trop peu vue durant toutes ces années.

L’Argovienne, seule représentante démocrate-chrétienne au gouvernement, restera l’une des grandes figures politiques de ce début de XXIe siècle. Un peu moins de treize années passées au Conseil fédéral, où elle a piloté deux départements – l’Economie de 2006 à 2010, les infrastructures ensuite –, elle a multiplié les votations populaires et remporté un nombre record de victoires: 16 sur 18 scrutins en comptant l’initiative populaire «Vache à lait» qu’elle avait combattue avec le Département des Finances. Elle vient d’enregistrer un résultat positif pour sa dernière votation: l’article constitutionnel pour la promotion du vélo a été accepté largement le 23 septembre.

Treize de ces scrutins, dont certains auront été majeurs, se sont enchaînés entre 2013 et 2018! Ce qui fait de l’Argovienne une marathonienne de la démocratie directe, un art dans lequel elle excelle grâce à un charisme inégalé, une qualité qu'elle a habilement su marier avec une constante fermeté. A tel point que l’on murmure à Berne que, malgré ses deux défaites sur la vignette à 100 francs et l’initiative Weber sur les résidences secondaires, elle serait capable de faire accepter quasiment n’importe quoi par le peuple.

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Certains vont même jusqu’à affirmer que la troisième réforme de l’imposition des entreprises serait sous toit si elle en avait eu la responsabilité et que, pour la même raison, l’armée suisse serait aujourd’hui équipée d’avions Gripen!

Son département est si vaste qu'il est très régulièrement concerné par des objets de votations populaires. Cela a d'ailleurs compliqué sa décision. «Nous avons un scrutin à peu près tous les trois mois». Et elle en aurait eu un à nouveau février prochain, à propos de l'initiative populaire sur le mitage du territoire. Si la date est confirmée, ce qui n'est pas certain, son successeur aura quelques semaines à peine pour se familiariser avec ce dossier, ce qui est peu. Cela a aussi été un élément de ses réflexions, confie-t-elle.

Fonds sous toit

Au-delà des scrutins, il y a les grandes réformes. Elles sont quasiment toutes sous toit. Le fonds ferroviaire et le fonds routier constituent les bases du financement durable des infrastructures de mobilité, le remplacement progressif du nucléaire par des ressources renouvelables est acté, la centrale nucléaire de Mühleberg cessera de produire du courant le 20 décembre 2019, la nouvelle législation radio-TV se trouve confortée par le rejet de «No Billag», la nouvelle loi sur l’aménagement du territoire fixe des règles valables sur l’ensemble du pays.

Le tunnel de base du Gothard a été inauguré en grande pompe le 1er juin 2016. Angela Merkel, François Hollande et Matteo Renzi étaient présents sur place pour célébrer la fin de la construction de celui qui sera, avec ses 57 kilomètres, le plus long tunnel ferroviaire du monde jusqu’à ce que le Brenner le détrône pour une poignée d’hectomètres dans quelques années.

Trois réformes importantes sont encore en cours. La nouvelle loi sur le CO2, qui intègre les paradigmes adoptés lors du Sommet de Paris sur le climat, est dans les mains du parlement. Tout comme la révision de la législation sur la redevance hydraulique, alors que la nouvelle loi sur les médias électroniques est en consultation jusqu’à l’automne.

Des sentiments de lassitude

Ces deux derniers dossiers ont laissé transparaître des sentiments de lassitude. La patte de la battante Doris Leuthard ne s’y retrouve guère. Alors qu’elle était prête à diminuer le montant des droits d’eau versés aux collectivités publiques de montagne, elle a subitement baissé les bras. Et l’avant-projet de loi sur les médias électroniques a des relents de naphtaline, tant il paraît peu adapté à la réalité des canaux d’information d’aujourd’hui (et encore moins de demain).

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Les âpres combats qu’elle a menés pour faire adopter la loi radio-TV et le doublement du tunnel routier du Gothard et faire échouer l’initiative «No Billag» comptent parmi ses succès les plus probants. Après la victoire contre «No Billag», elle disposait théoriquement d’une fenêtre d’opportunité idéale pour annoncer son départ du Conseil fédéral. Mais il y a eu l’affaire des subventions publiques détournées chez CarPostal. Cela l’a obligée à prolonger son mandat de quelques mois, le temps de laisser le président du conseil d’administration Urs Schwaller publier son rapport d’enquête interne ainsi que les rapports, caviardés, des experts externes.

«Merkel helvétique»?

Certes, toute la lumière n’a pas été faite sur ce scandale. Mais il faudra attendre les conclusions de l’enquête pénale dirigée par fedpol pour cela. Or, les investigations risquent de prendre encore du temps. Doris Leuthard préfère laisser son successeur les commenter le moment venu. Celui ou celle qui lui succédera héritera par ailleurs d’un chantier qu’elle n’aura pas pu mener à son terme à cause du contexte international: il s’agit de la conclusion d’un accord avec l’Union européenne sur l’énergie, lié à la libéralisation du marché de l’électricité.

Très populaire, qualifiée de «Merkel helvétique» par feu L’Hebdo, dotée d’un instinct politique hors du commun, très au fait de ses dossiers et de ses positions au point de se montrer piquante voire parfois arrogante avec ceux qui ne partagent pas son point de vue, Doris Leuthard, présidente de la Confédération en 2010 et 2017, va laisser un grand vide au Conseil fédéral. Et au PDC. Après la perte d’un siège en 2003, son parti avait trouvé en sa présidente de l’époque la perle rare susceptible de faire oublier qu’il n’avait plus qu’une représentante au gouvernement. Il aura de la peine à lui trouver un remplaçant ou une remplaçante aussi charismatique et aussi doué(e) pour la communication.

Une nouvelle vie

A 55 ans, une nouvelle vie s’ouvre à elle. Il ne fait aucun doute que de nombreuses propositions lui seront faites dans l’espoir de profiter de sa solide expérience, de ses réseaux, de sa notoriété et de son entregent. Où rebondira-t-elle? Difficile à dire. On avait parlé du WEF, on avait parlé de Raiffeisen (scénario désormais improbable à cause du scandale qui a entaché ce réseau bancaire), on avait parlé de l’ONU. Ce sera peut-être ailleurs, dans le privé ou le secteur parapublic. Elle va prendre le temps de la réflexion «Je laisserai les choses venir. J'ai beaucoup d'intérêts. Pour le moment, je me réjouis de ne plus devoir faire mes valises deux fois par semaine et d'avoir plus de temps pour mon mari et ma famille», dit-elle en reconnaissant avoir ressenti une certaine fatigue à exercer cette fonction exigeante.

Retrouvez notre galerie d'images de sa deuxième année présentielle, en 2017.

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