Ce n’est qu’une question de temps. Dans quelques mois ou plusieurs années, le loup s’établira solidement en Suisse. Les quelque dix à vingt mâles et femelles qui errent pour le moment en solitaires formeront des familles, et les prédateurs commenceront à se déplacer en meutes. Ils attaqueront les troupeaux de moutons, de chèvres et de vaches qui peuplent les alpages. Ce ne seront plus entre 100 et 350 animaux de rente qui seront tués chaque année, mais bien plus. A moins… A moins que les troupeaux ne soient protégés par des chiens dressés spécialement dans ce but, les patous. Les statistiques sont éloquentes: en 2011, dans les Préalpes occidentales, les alpages protégés par des chiens n’ont recensé aucune perte.

Parmi tous les cantons confrontés à la présence du loup, Vaud est à la pointe en matière de protection des troupeaux: 90% des 7600 ovins et caprins qui estivent sont actuellement protégés, alors que le taux national de protection est de 50%. De plus, en 2011, seul un mouton a été tué par un lynx dans le Jura vaudois. Un grand progrès par rapport à 2008, année durant laquelle 34 moutons ou chèvres avaient été victimes du loup. C’est pourquoi la conseillère fédérale Doris Leuthard, en charge du Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC), a choisi de se rendre mardi dans ce canton pour encourager les agriculteurs qui hésitent encore – ils sont nombreux – à se doter de chiens de protection. Sur l’alpage de Creux de Champ aux Diablerets, elle a salué l’excellent bilan vaudois et rendu hommage aux efforts de la conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro, responsable du Département de la sécurité et de l’environnement. Les deux femmes, qui semblent beaucoup s’apprécier, ont des contacts fréquents au sein de différents groupes de travail.

Marchant en direction de l’alpage, elles ont été accueillies par les aboiements de l’un des quatre chiens de protection de Jean-Pierre Vittoni. Cet agriculteur, qui possède quelque 550 moutons et sept génisses, s’est lancé dans l’élevage des patous après avoir perdu, en 1998, 27 animaux, tués par des prédateurs. «Les chiens de protection passent mal auprès des paysans, dit-il. Beaucoup prétendent qu’accepter les chiens, c’est accepter les loups. C’est faux. Depuis que nous avons les patous, nous sommes beaucoup plus tranquilles.» De fait, ses troupeaux surveillés n’ont jamais subi de pertes. «Il faut être motivé pour avoir des chiens de protection, poursuit-il. Cela demande plus de travail.»

Il y a actuellement 200 patous en Suisse, qui protègent 30 000 moutons. Un chien nécessite deux ans d’élevage, et coûte 2000 francs. La Confédération soutient les agriculteurs qui souhaitent en acheter. Elle leur verse 500 francs à l’achat d’un patou, et 1000 francs par année pour son entretien si l’animal est utilisé dans une zone de prévention. De manière générale, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) dispose d’un budget de 850 000 francs pour aider les agriculteurs dans la réalisation de mesures de protection des troupeaux, et les indemniser lorsqu’il est prouvé que des bêtes ont été tuées par de grands prédateurs. Mais ce montant ne suffira plus si le nombre de loups augmente. Il est déjà clair que le programme de protection des troupeaux de la Confédération nécessite des fonds supplémentaires. L’OFEV prépare avec l’Office fédéral de l’agriculture un rapport du Conseil fédéral qui propose plusieurs solutions garantissant une protection durable sur les plans financier et juridique.

Actuellement, l’OFEV étudie aussi l’utilité des lamas dans la protection des troupeaux, et teste les chiens pour protéger les troupeaux de vaches. Les loups solitaires s’en prennent généralement aux moutons et aux chèvres, mais lorsqu’ils se déplaceront en meutes, il n’est pas exclu qu’ils s’attaquent aux bovins, selon Willy Geiger, vice-directeur de l’OFEV.

Doris Leuthard et Jacqueline de Quattro privilégient toutes deux une politique axée sur la prévention plutôt que sur les tirs, pourtant autorisés. «La prévention porte vraiment des fruits», a affirmé la conseillère d’Etat. La conseillère fédérale a, elle, souligné la nécessité de résoudre les conflits d’intérêts, inévitables en raison de l’exiguïté du territoire suisse. «Si nous étions au Canada ou aux Etats-Unis, un événement tel que celui-ci n’aurait pas de raison d’être.» Jacqueline de Quattro a aussi évoqué la présence du lynx dans son canton. «J’ai de la peine à le faire tirer, dit-elle. J’essaie de les exiler en Autriche, avec l’accord de la Confédération. Mais c’est difficile, le lynx déjoue les pièges qu’on lui tend.»

Parmi les cantons confrontés au loup, Berne et Fribourg ont aussi pris des mesures exemplaires. Le Valais devrait suivre bientôt. «A la fin de l’année, le canton disposera d’un descriptif de tous les alpages, souligne Willy Geiger. Cela lui permettra de repérer les zones à protéger.»