Prévoyance

Doris Leuthard: «L’opposition des femmes à la réforme des retraites m’étonne»

Pour la présidente de la Confédération, c’est lorsque l’économie va bien qu’il faut lancer les grandes réformes. Celle de la prévoyance vieillesse parmi d’autres

Doris Leuthard insiste sur le fait que la réforme de la prévoyance vieillesse améliore le sort des femmes dans le 2e pilier en tenant mieux compte des temps partiels et des bas salaires. A l'en croire, ces avantages l’emportent sur l’élévation d’une année de l’âge de la retraite

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Le Temps: Si la réforme de la prévoyance vieillesse est acceptée, ce sera un succès pour Alain Berset ou pour le Conseil fédéral?

Doris Leuthard: Permettez-moi de replacer cette réforme dans son contexte. La situation économique de la Suisse est bonne. Le Conseil fédéral en a ainsi profité, ces dernières années, pour lancer de grands chantiers. Le peuple a certes rejeté la nouvelle fiscalité des entreprises mais un autre projet est lancé. Il a accepté notre Stratégie énergétique 2050 et les Fonds pour la route et le rail. Bientôt, nous allons aussi remettre à plat la péréquation financière. Sans parler d’autres grands défis, comme celui de la digitalisation. Ce sont tous d’importants dossiers et le but du collège est de trouver des solutions pour assurer la position de la Suisse dans le futur. C’est dans ce même esprit que nous avons élaboré la réforme du 1er et du 2e pilier.

Mais on est loin du projet tel qu’il a été adopté initialement par le Conseil fédéral. L’augmentation de 70 francs des nouvelles rentes AVS, par exemple, est venue du parlement. Est-ce encore un projet du Conseil fédéral?

Nous avons longuement discuté de cette réforme au sein du collège. Le Conseil fédéral et le parlement se sont investis pour une solution susceptible de trouver une majorité lors de la votation. Un compromis a été trouvé et c’est ce qui compte. Cela dit, oui, c’est un projet du Conseil fédéral car les lignes que nous avions fixées sont respectées. Pour le collège, il était surtout important d’amener davantage de flexibilité dans le système. Nous voulions cette modernisation, avec un projet qui permette à chacun de partir plus tôt ou plus tard à la retraite. Assurer le financement du 1er et du 2e pilier de manière coordonnée tout en équilibrant avantages et sacrifices était aussi notre souhait. Car pour la population, ce qui compte à la fin, c’est le montant total de sa rente. Enfin, le mode de financement a été modifié mais il respecte le principe d’une répartition équilibrée entre les cotisations des employés et des employeurs, la TVA et la participation de la Confédération.

Les jeunes devront un jour financer ce supplément AVS de 70 francs. Est-ce juste?

Pour les jeunes, le pire serait de ne rien faire! Ce supplément d’AVS est financé par une légère hausse des cotisations des salariés et des employeurs. Tandis qu’un refus de la Prévoyance vieillesse 2020 grèvera rapidement les comptes de l’AVS de milliards de francs. Ce trou, il faudrait aussi le combler un jour. Plus on retarde une réforme, plus les déficits s’accumuleront, et plus la facture pour les jeunes augmentera. Et je note que le plan B annoncé par le PLR est encore plus coûteux pour nombre de gens et d’entreprises.

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En Suisse romande plus particulièrement, l’élévation d’une année de l’âge de la retraite des femmes passe mal. Pour vous, la question ne se pose plus?

Lorsque le Conseil fédéral a entamé les discussions sur cette réforme, nous étions trois femmes autour de la table. Nous avons toujours été d’accord qu’on pouvait augmenter l’âge de la retraite des femmes et pour plusieurs raisons. De grands progrès ont été réalisés en faveur de l’égalité entre les hommes et les femmes. Il reste des efforts à faire sur le plan salarial, mais les femmes ont aujourd’hui un meilleur accès au marché du travail et à la formation. Il est aussi toujours plus facile de concilier vie familiale et vie professionnelle. Mais le plus important réside dans la réforme en tant que telle, car elle améliore leur sort dans le 2e pilier en tenant mieux compte des temps partiels et des bas salaires. Ces avantages, à mon avis, l’emportent sur l’élévation d’une année de l’âge de la retraite. A la fin, les mesures sont équilibrées et je m’étonne que les femmes, surtout en Suisse romande, soient à ce point inquiètes. Le projet leur est dans l’ensemble favorable.

Prendre sa retraite de plus en plus tard, voire la fixer à 67 ans, c’est une évolution logique?

Augmenter encore l’âge de la retraite n’est pas une solution tant que le marché du travail n’est pas prêt à intégrer les travailleurs les plus âgés. Aujourd’hui déjà, certains quinquagénaires peinent à retrouver un poste. Alors imaginez ce qui attend une personne âgée de 60 ans qui devrait encore travailler sept ans? A cela s’ajoute l’évolution liée à la digitalisation. Les jeunes sont formés aux nouvelles technologies, les seniors beaucoup moins. Le Conseil fédéral a ainsi pleinement conscience que si l’on veut encore élever l’âge de la retraite, il faut parallèlement dégager des moyens pour la formation professionnelle.

En mains radicales, le Département fédéral de l’intérieur n’est pas parvenu à réformer le système des retraites. Expérience faite, un socialiste est-il mieux à même de le faire?

Au sein du Conseil fédéral, l’étiquette partisane ne joue pas un grand rôle, ce sont les personnalités qui comptent. Si Alain Berset faisait ce qu’aimerait Christian Levrat, le président du PS, on aurait des problèmes. Le collège ne pourrait pas fonctionner ainsi. D’abord, il ne trouverait pas de majorités, et ensuite, chacun se retrouverait bien seul pour défendre ses dossiers. Ce n’est pas le cas. Nous formons une équipe.

Après Ruth Dreifuss, l’ancienne conseillère fédérale Eveline Widmer-Schlumpf s’est aussi prononcée publiquement en faveur de la réforme. Un ancien ministre doit-il servir et disparaître ou continuer à servir? Quelle attitude adopterez-vous lorsque vous aurez quitté le gouvernement?

Nous sommes tous également des citoyens de ce pays et libres de nous exprimer. Mais je crois aussi qu’on doit utiliser le temps de notre mandat pour le faire publiquement. Ensuite, je peux comprendre qu’on soutienne un projet du Conseil fédéral. La critique de son action par contre est plus délicate et je m’abstiendrais de la faire, si ce n’est entre quatre yeux. Mais je vous dis cela aujourd’hui… Je ne suis pas encore partie.

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