Bilan

Doris Leuthard, une affaire de climat

La conseillère fédérale laisse plusieurs chantiers ouverts, notamment la loi sur le CO2. Elle se verrait bien rebondir en s’engageant en faveur du développement durable

Doris Leuthard remet vendredi les clés du Département de l’environnement, des transports, de l’énergie et de la communication (DETEC) à Simonetta Sommaruga, qui le reprend formellement le 1er janvier. Lundi, la démocrate-chrétienne argovienne a présenté le bilan de ses presque treize ans de présence au gouvernement, dont huit à la tête de ce ministère tentaculaire. Que va-t-il rester des années Leuthard? Quels chantiers transmet-elle à celle qui lui succède?

A ce sujet: Doris Leuthard, grande figure suisse du XXIe siècle


Les chantiers ouverts

Le climat

L’échec au Conseil national de la loi sur le CO2, censée transposer dans le droit suisse et dans les habitudes des Suisses les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris sur le climat, reste en travers de la gorge de la conseillère fédérale. Elle a souvent réussi à fédérer les opinions contraires. Pas dans ce cas-ci. La mission est quasiment impossible: entre ceux qui ne veulent rien faire et ceux pour qui la protection du climat justifie tous les moyens, les avis sont difficilement conciliables. Elle a recherché le compromis: réduction des émissions de CO2 de 30% par rapport à 1990 d’ici à 2030, augmentation du plafond de la taxe CO2 sur les combustibles, obligation faite aux importateurs de compenser jusqu’à 90% des émissions des voitures neuves dont 15% en Suisse (par un report sur le prix de l’essence à la colonne), etc. Sa stratégie a pris l’eau. Le Conseil des Etats devra tout reprendre à zéro avec Simonetta Sommaruga.

Lire aussi: Le grand coup de sac du Conseil fédéral

Les médias

Doris Leuthard a réussi à faire passer (de justesse) son projet de révision de la loi radio-TV en juin 2015. Puis elle est parvenue à faire barrage contre l’initiative populaire «No Billag», qui voulait supprimer la redevance obligatoire de réception. En juin dernier, son département a mis en consultation un projet de loi sur les médias électroniques. Le résultat: un naufrage. La critique est générale. «Vu les fronts en présence, je n’attendais pas autre chose», a-t-elle commenté lundi en qualifiant les éditeurs de «caste difficile». La consultation a déclenché un vaste débat sur le mandat de la SSR, le financement des offres en ligne relevant du service public et la création d’une nouvelle autorité de réglementation. Simonetta Sommaruga va devoir revoir toute la philosophie de ce projet jugé si peu visionnaire.

Lire encore: Grande rocade au Conseil fédéral: quatre départements changent de tête

L’énergie

Simonetta Sommaruga aura l’insigne honneur, le 20 décembre 2019, de débrancher la centrale nucléaire de Mühleberg. Ce sera un élément clé de la mise en œuvre de la Stratégie énergétique 2050, que Doris Leuthard a mise en route après la décision historique d’abandonner progressivement le nucléaire prise en 2011. La SE 2050 a été acceptée en votation populaire en mai 2017. Elle fixe les jalons de la politique d’approvisionnement de demain et joue la carte des énergies renouvelables. Mais la mise en œuvre de cette stratégie n’est pas simple. Certaines ressources énergétiques peinent à se faire accepter, comme les éoliennes ou la recherche géothermique. On est encore loin du compte.

L’électricité

Doris Leuthard vient tout juste de présenter son projet de révision de la loi sur l’approvisionnement en électricité et d’ouverture complète du marché. Le libre choix du fournisseur, réservé aux gros consommateurs, doit être offert à tout le monde. Le projet vise à renforcer la position de l’énergie hydraulique indigène. La libéralisation intégrale du marché est liée à la conclusion d’un accord bilatéral sur l’électricité avec l’UE. Depuis 2010, Doris Leuthard a beaucoup œuvré pour faire avancer ce traité, mais celui-ci dépend du projet d’accord-cadre entre la Suisse et l’UE.

Le territoire

Destinée à freiner le gaspillage du sol et la spéculation foncière, la loi sur l’aménagement du territoire a fait l’objet d’une première révision et une seconde est en route. Le sujet est sensible. Il est à l’origine de l’une des rares défaites de Doris Leuthard en votation: l’initiative populaire de Franz Weber contre les résidences secondaires, acceptée en 2012. Et une autre initiative touche le même sujet: l’initiative contre le mitage du territoire, soumise au verdict populaire le 10 février 2019. C’est Simonetta Sommaruga qui en hérite.

Les entreprises publiques

2018 restera marquée par l’éclatement du scandale CarPostal. Sans cette affaire, Doris Leuthard aurait peut-être quitté le gouvernement plus tôt. Le remboursement des indemnités perçues illicitement, 205 millions en tout, est en cours. La direction de CarPostal a été entièrement renouvelée. Et La Poste a nommé un nouveau directeur: Roberto Cirillo, inconnu en Suisse, qui remplacera Susanne Ruoff, contrainte de présenter sa démission. Mais le dossier n’est pas clos. L’enquête ouverte par Fedpol se poursuit.


Les affaires qui roulent

Le rail

En obtenant le feu vert du peuple et des cantons pour la création du Fonds d’infrastructure ferroviaire (FIF) en 2014, Doris Leuthard a posé les jalons du développement à long terme des transports publics. Les fonds précédents sont désormais tous réunis au sein du FIF, dont les deux premières tranches ont déjà été mises en route. La première représente une enveloppe de projets de 6,4 milliards de francs à réaliser d’ici à 2025. La seconde, en main des Chambres fédérales, est encore plus ambitieuse: elle consiste à investir 11,9 milliards d’ici à 2035. Le 1er juin 2016, Doris Leuthard a par ailleurs inauguré le tunnel de base du Gothard en présence de François Hollande, d’Angela Merkel et de Matteo Renzi. Avec le Lötschberg, inauguré par Moritz Leuenberger en 2007, l’axe Nord-Sud dispose ainsi de deux tracés complémentaires. Il reste cependant à surveiller de près ce que font l’Allemagne, au nord, et l’Italie, au sud, pour qu’ils soient vraiment performants.

La route

Créé sur le modèle du FIF, le Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (Forta) réunit sous un même toit les sources de financement et les projets de développement des axes routiers et de la mobilité dans les régions urbaines et périurbaines. Le fonds est alimenté par les taxes routières, une hausse de 4 centimes du prix de l’essence étant envisagée. En 2016, Doris Leuthard a par ailleurs convaincu une majorité de la population d’accepter de percer un second tunnel routier au Gothard pour raison de sécurité et de fluidité. L’idée de créer un Secrétariat d’Etat aux infrastructures est en outre à l’étude, a-t-elle confié lundi. Et un autre fonds, inspiré du FIF et du Forta, pourrait voir le jour pour le financement de l’infrastructure numérique, ajoute-t-elle.

Et elle-même?

Doris Leuthard quitte le gouvernement à l’âge de 55 ans. Que va-t-elle faire à l’avenir? Un bon chasseur de têtes ne peut que s’intéresser à son profil. Elle a déjà reçu des propositions, a-t-elle avoué lundi. Mais elle va les examiner tranquillement. Elle va d’abord partir en vacances en janvier. «Je regarderai tout ça à partir de février», dit-elle, en précisant qu’elle n’attendra pas trop longtemps avant de reprendre une activité mais n’acceptera aucun mandat qui interférerait avec les dossiers de ses ex-collègues du gouvernement. Le nom du Forum économique de Davos a parfois été évoqué. Elle-même n’exclut pas d’apporter sa contribution aux questions de développement durable. «J’ai un certain savoir-faire dans ce domaine», murmure-t-elle.

Publicité