Doris Leuthard entamera l’année 2017 comme elle a terminé 2016: dans les urnes. Depuis qu’elle a repris le Département fédéral de l’environnement, des transports, de l’aménagement du territoire et de l’énergie (DETEC) en novembre 2010, l’Argovienne enchaîne les scrutins populaires à un rythme très comparable à celui de Simonetta Sommaruga ou d’Alain Berset.

L’année 2016 s’achève sur un sans-faute pour celle qui deviendra, le 1er janvier, présidente de la Confédération pour la deuxième fois après 2010. Après avoir combattu avec succès le référendum lancé contre la réfection du tunnel routier du Gothard, elle a terrassé l’une après l’autre les initiatives populaires «En faveur du service public», «Pour une économie verte» et «Sortir du nucléaire», apportant au passage son appui au ministre des Finances Ueli Maurer pour provoquer la sortie de route de l’initiative «Vache à lait».

L’un des premiers rendez-vous de sa seconde année présidentielle sera le Fonds pour les routes nationales et le trafic d’agglomération (Forta), soumis au verdict du peuple et des cantons le 12 février. Par rapport à ce qui l’attend lors du scrutin suivant, le 21 mai, cet enjeu pourrait être une promenade de santé. En mai, elle affrontera ceux qui ne veulent pas de sa Stratégie énergétique 2050. Or, le front d’opposition risque de s’étendre d’ici au scrutin.

Un moment charnière

A son accession au gouvernement au printemps 2006, Doris Leuthard a repris le Département de l’Economie. En passant au DETEC en 2010, elle n’a pas choisi la facilité. «Mais c’est une battante, une femme qui en veut», analyse Jacques Bourgeois (PLR/FR), qui l’a côtoyée dans les deux départements. Elle a succédé au socialiste Moritz Leuenberger à un moment charnière de la vie de ce ministère tentaculaire. Les grandes réformes étaient en gestation: nouvelle loi sur l’aménagement du territoire, fonds ferroviaire, fonds routier, rénovation du tunnel routier du Gothard, nouvelle stratégie énergétique après Fukushima.

La catastrophe de la centrale japonaise lui a donné l’occasion de marquer un grand coup: la Suisse allait sortir du nucléaire. «J’ai été étonné qu’elle accepte aussi vite le tournant énergétique», se souvient le chef du groupe socialiste, Roger Nordmann. «Je pense qu’elle avait des doutes depuis un moment et que Fukushima a fait mûrir sa conviction», poursuit-il. Juste après la tragédie, le volontarisme «vert» de celle qu’on avait naguère surnommée Atom-Doris en raison de ses origines argoviennes, n’a guère fait l’objet de critiques.

Quitter le gouvernement avant la fin de la législature

Cinq ans plus tard, le climat n’est plus le même. La lutte s’annonce difficile pour ce qui sera sans doute l’un de ses derniers combats en tant que conseillère fédérale. Une fois sa deuxième présidence accomplie, il est en effet probable qu’elle décide de quitter le gouvernement sans attendre la fin de la législature. A 54 ans, elle sera encore assez jeune pour s’imaginer une nouvelle vie professionnelle. Elle aura achevé de nombreux chantiers, mais trois resteront ouverts: la libéralisation totale du marché de l’électricité, la signature d’un accord à ce sujet avec l’UE et la taxation de la mobilité.

L’échec de la vignette

Des quatorze combats référendaires qu’elle a menés, elle n’en a perdu que deux: l’initiative Weber sur les résidences secondaires en 2012 et la vignette à 100 francs en 2013. De ces deux échecs, elle a surtout mal digéré le second: mal conseillée, elle a présenté un paquet mal ficelé et n’a pas senti que les citoyens-automobilistes n’y trouveraient pas leur compte. Elle a failli subir un troisième revers: la révision de la loi radio-TV a été acceptée d’extrême justesse, déclenchant un débat sur le service public et le financement des médias qu’elle peine à calmer.

«C’est une bonne battante, mais une mauvaise perdante», acquiescent plusieurs parlementaires qui la côtoient en commission. Forte tête, elle peut se montrer «piquante» voire «désinvolte» lorsque quelqu’un contre ses arguments. Elle se le permet d’autant plus qu’il est très difficile de la prendre en défaut sur ses dossiers.

«Elle maîtrise parfaitement le jeu politique»

«Sa maîtrise des sujets m’a toujours impressionné», témoigne Jacques Bourgeois. «Elle a une capacité stupéfiante à assimiler et à hiérarchiser les informations et un bon sens des équilibres stratégiques», enchaîne Roger Nordmann. Cependant, son obsession des détails lui joue parfois des tours. Ainsi a-t-elle un jour affirmé que les camions payaient aussi la vignette. Et, dans la campagne sur la sortie du nucléaire, elle a déclaré que la Belgique avait décidé de rationner les citoyens en électricité, ce qui n’est pas exact. «Le plus étonnant, c’est qu’elle peut dire des choses fausses avec une assurance déconcertante», note Roger Nordmann.

«Elle maîtrise parfaitement le jeu politique. Elle est impressionnante quand elle mène campagne, mais elle est un peu moins percutante lorsqu’elle s’exprime en français», complète Benoît Genecand (PLR/GE), qui s’opposera à elle sur la Stratégie énergétique 2050. «Sur ce dossier, elle fait du PDC archétypal: elle espère atteindre des objectifs contradictoires entre eux», poursuit-il.

Trop proche du PDC

Sa proximité avec son parti explique pourquoi les nominations qu’elle propose sont placées sous haute surveillance. La désignation de deux proches démocrates-chrétiens, Urs Schwaller et Jean-Michel Cina, à la présidence de La Poste et de la SSR a beaucoup fait jaser. «Elle reste très attachée à son parti», relèvent plusieurs élus.

On lui reconnaît cependant une certaine habileté dans le choix de ses directeurs d’office. Alors qu’elle aurait pu placer un candidat interne proche du PDC, elle a placé un Valaisan établi à Fribourg mais sans attache partisane, Benoît Revaz, à la tête de l’Office fédéral de l’énergie. Et un ingénieur agronome fribourgeois, Marc Chardonnens, à l’Environnement. La nomination d’un homme du sérail, Jürg Röthlisberger, à l’Office fédéral des routes (Ofrou), unité qui a été chahutée à cause d’une affaire d’achat informatique, passe en revanche mal à gauche. Son élection, mercredi, s’annonce aisée: après avoir été présidée par un homme pas très fort en 2016, la Suisse aura une présidente forte et charismatique en 2017.