Quels sont donc les documents que Carla Del Ponte, procureur de la Confédération, a remis à son homologue russe? Le mystère qui passionne quotidiennement la presse moscovite par ses retombées sur la vie politique russe semble se dissiper quelque peu. Des documents issus du Ministère public de la Confédération et de l'Office fédéral de la police indiquent effectivement que des enquêtes d'importance dirigées contre des proches et des familiers du président Boris Eltsine ont été relayées en Suisse par les services de Carla Del Ponte. Ces documents, dont Le Temps a reçu copie, font état de recherches entreprises notamment à propos de Pavel Borodine, grand maître de l'appareil économique du Kremlin, et de Boris Berezovski, homme d'affaires et financier, lui aussi très proche du président.

Depuis la visite de Carla Del Ponte à Moscou le 23 mars dernier, le procureur général de Russie Iouri Skouratov ne cesse d'annoncer de tonitruantes révélations sur de puissantes personnalités du régime, révélations qu'il devrait à son «excellente collègue» helvétique. Les pièces parvenues à la rédaction du Temps et qui ont passé par le parquet général de Russie, sembleraient démontrer que le procureur russe n'a en tous les cas pas totalement bluffé.

Parmi ces documents une première pièce (voir Le Temps du 16 avril) confirme qu'un compte en banque genevois a été mis sous séquestre dans le cadre de l'enquête contre Pavel Borodine. Par ailleurs, un rapport de plusieurs dizaines de pages de l'office fédéral de lutte contre le crime organisé, consacré principalement aux activités en Suisse et en Russie du magnat Boris Berezovski, a également abouti chez le procureur de Russie. Le fonctionnaire fédéral auteur du rapport y affirme en conclusion que «les faits ici rassemblés et établis doivent être suffisants pour ouvrir une action pénale selon les art. 260 ter et 305 bis du code pénal suisse». Enfin, des pièces issues de la correspondance adressée par l'Union de Banques Suisses au Ministère public de la Confédération, indiquant que des montants de plusieurs centaines de milliers de dollars ont été versés en trois fois sur le compte d'un proche du pouvoir, font également partie du lot.

La présence de tels documents à Moscou laisse perplexe. Car les spécialistes de l'entraide judiciaire consultés à ce sujet sont unanimes: il serait pour le moins «surprenant» que de tels documents aient été simplement remis par le procureur de la Confédération dans le cadre de ses rencontres avec son collègue russe. La procédure d'entraide (voir ci-dessous) prévoit en effet qu'avant de transmettre des documents à une autorité étrangère, l'instance suisse doit offrir une possibilité de recours à la personne concernée par l'enquête. Cette exigence, note-t-on à l'Office fédéral de police «est particulièrement stricte pour des pièces bancaires». Or dans cette affaire, l'avocat de Pavel Borodine, maître Henri Padva à Moscou, nie catégoriquement qu'une telle possibilité lui ait été offerte: «Mon client n'a jamais reçu à ce jour de décision susceptible de recours en Suisse», explique-t-il en contenant sa rage. «Si un magistrat suisse a donné ces informations, il a clairement violé sa propre loi». Henri Padva s'affirme prêt, le cas échéant, à entreprendre les démarches nécessaires pour faire valoir les droits de son client.

De source policière, à Berne, on ne cache pas sa stupéfaction. Les documents en question sont de nature très confidentielle, et rares sont ceux dans l'administration policière qui y avaient accès. Qui les a donc fournis aux Russes? Un enquêteur spécialiste de la collaboration internationale avec quelques pays sensibles explique que dans ce genre de situation, il arrive que les policiers se prêtent main forte en échangeant des «résumés» ou en laissant des collègues étrangers «prendre quelques notes utiles» lors de contacts. La lutte contre le crime organisé ou la corruption rend nécessaire «quelques coups de main», dit-il. «Mais fournir des copies de documents bancaires serait un acte fort maladroit et certainement périlleux».

Le porte-parole de Carla Del Ponte a toujours nié que des documents saisis en Suisse aient été transmis par sa patronne aux autorités russes. Le 13 avril il affirmait ainsi au Temps qu'«à cette date, aucun document n'avait été transmis». Depuis lors, il semble que l'entraide judiciaire ait repris son cours et que des transferts se soient produits. Mais les documents en question en faisaient-ils partie?

Contactée à Kiev, où elle s'est rendue hier pour signer un nouveau protocole d'accord, Carla Del Ponte a répété catégoriquement qu'«aucun document bancaire mentionnant des sommes ou indiquant des mouvements de fonds» n'avait été transmis au procureur russe. Mais d'où viennent alors ces divers documents? Iouri Skouratov, qui doit défendre sa tête de procureur général de Russie devant la Chambre haute du parlement russe le 21 avril prochain, donnera peut-être enfin la clef de cette étrange énigme entre polices suisse et russe.