Justice

Double homicide à Genève: un procès sur fond de prostitution et de fureur

Un ressortissant roumain comparaît devant le Tribunal criminel pour l’assassinat d’un couple de retraités. Le prévenu explique avoir agi sous le coup de l’humiliation, de la colère et de la panique

Deux homicides, commis à quelques instants d’intervalle, c’est une configuration criminelle rare. Jugé depuis lundi à Genève pour l’assassinat d’un couple de retraités, Vlad, appelons-le ainsi, ressortissant roumain à la dérive, explique la répétition de cette mortelle violence par des circonstances très particulières faites d’humiliation et de fureur. Le sexagénaire voulait des faveurs sexuelles que le prévenu ne parvenait pas à satisfaire et l’épouse est rentrée du fitness au pire moment. Une affaire qui a brisé, pour les proches des victimes, le mythe d’une vie sans histoire.

Vlad est né il y a 39 ans à Marasesti, ville rendue célèbre par une bataille de la Première Guerre mondiale. De son enfance, il garde surtout en mémoire ce tisonnier que sa mère a utilisé pour le battre et lui brûler la peau. Fugue, parcours scolaire perturbé et petite délinquance vont le conduire, dès l’adolescence, à expérimenter les dures prisons roumaines. En 2008, après un bref mariage et un enfant qu’il ne connaîtra jamais, il quitte le pays pour Bruxelles où il lance une société active dans le bâtiment. Un mauvais contrat le fait plonger et c’est l’errance qui commence. A travers l’Europe, avec un passage par la Nouvelle-Zélande.

Le dégoût et la colère

En 2012, il fait une halte à Annemasse où il vit dans une sorte d’hôpital abandonné et dérobe du cuivre pour le revendre. Genève, la riche, est proche. Il s’y rend pour se nourrir et traîner avec des compatriotes. C’est aussi au parc Geisendorf, dans le quartier de la Servette, qu’il rencontre sa future victime. Le retraité, 66 ans, originaire de Schwytz, une santé défaillante, fréquente les lieux depuis de nombreuses années à la recherche de jeunes hommes prêts à des relations tarifées. Il les emmène dans son cabanon du chemin de l’Etang ou alors au domicile conjugal, un cinq-pièces à Châtelaine.

Le fatal 8 novembre 2012, Vlad, qui précise n’éprouver aucune sympathie pour les homosexuels, s’attend à des avances et envisage de se prostituer. «La clochardisation était déjà le pire qui pouvait m’arriver. Il était gentil et j’ai cru qu’il m’aiderait aussi pour le travail.» Il accompagne le retraité chez lui, prend une douche, mange avec son hôte, boit passablement afin, dit-il, de se donner du courage mais ne parvient pas à avoir une érection. «Un sentiment de dégoût s’est installé progressivement.» Il ajoute que le sexagénaire s’est énervé, l’a traité d’impuissant et a refusé de payer les 50 francs promis. «On s’est bagarré, je l’ai attrapé par le cou et j’ai serré jusqu’à ce qu’il soit mou. Je n’ai pas voulu le tuer.»

La résistance de l’épouse

Il est 23 heures quand la sonnerie de la porte d’entrée retentit. «J’ai senti un choc dans le coeur, la panique a explosé à l’intérieur de moi». Vlad regarde à travers le judas et voit une femme corpulente et visiblement énervée. C’est l’épouse, 64 ans, qui revient de sa séance sportive et se heurte à une porte verrouillée de l’intérieur avec la clé dans la serrure. Elle insiste. Il ouvre. Le Roumain, qui pèse lui-même 112 kilos, assène d’emblée un coup de poing entre les deux yeux et brise le nez de la malheureuse.

Paradoxalement, il s’acharnera davantage sur cette seconde victime. «Elle criait, elle rampait, elle se défendait en me mettant un doigt dans l’oeil. Moi, j’étais à bout», raconte le prévenu. Pour mettre fin à cette résistance, il lui saute dessus. Elle se relève. «J’ai paniqué, elle avait une force incroyable et j’avais le sentiment qu’elle allait gagner. J’ai pensé qu’elle pouvait être un homme. Elle avait une grosse voix.» Il l’étrangle finalement avec la lanière d’une sacoche, la frappe encore post mortem, lui arrache ses vêtements du bas et sa culotte. Peut-être pour voir quel était son sexe ou pour se venger, il ne se souvient plus très bien. «Je la détestais aussi. Elle, je voulais la tuer.»

Une nuit avec les cadavres

Vlad passe toute la nuit sur place avec les deux cadavres et réussit même à dormir un moment. Il fume et verse les cendres sur le corps de l’homme avant de le faire basculer vers le sol et le recouvrir avec la descente de lit. «J’étais fâché contre lui.» Il fouille aussi les lieux, arrache l’alliance de la main de l’épouse, dérobe ses autres bijoux, emporte le champagne et les couverts en argent. Il prend la fuite et quitte le territoire suisse non sans avoir pris le temps de boire les bouteilles avec ses compagnons de galère.

L’alerte est donnée par la famille, représentée au procès par Mes Vincent Spira et Marco Crisante, qui ne voit pas arriver le couple au baptême des petits-enfants. La piste de la prostitution masculine est rapidement privilégiée. Les voisins témoignent des fréquents passages de visiteurs. Vlad, qui a laissé des traces biologiques, est identifié grâce à l’aide des autorités belges qui disposent de son empreinte génétique. Le portable de la victime indique aussi 15 échanges avec le prévenu en l’espace de trois jours.

La honte après la rage

Longtemps, le Roumain demeure introuvable. Jusqu’à ce scandale sur la voie publique, un soir d’ivresse près de Marseille, qui entraîne son interpellation et enfin sa rapide extradition au mois de mai 2013. Après avoir prétendu être totalement étranger à ce double crime, Vlad, défendu par Me Yaël Hayat, avoue «porter un lourd fardeau» et livre un récit très détaillé aux enquêteurs.

A son procès aussi, l’homme parle beaucoup, avec un français imagé, et répète ne pas vraiment comprendre les ressorts intimes qui l’ont poussé au pire. Aujourd’hui, il est certain de ne plus être le même homme que cette nuit-là. Il suit une psychothérapie en prison et commence à analyser autrement ses réactions. «J’ai honte de ce que j’ai fait et de la souffrance infligée.»

Toute cette cruauté sur des personnes âgées et fragiles, pour des mobiles futiles, mérite, selon l’acte d’accusation de la procureure Anne-Laure Huber, la qualification d’assassinat. Quelle a été l’influence de l'ivresse sur les actes? «L’alcool prenait son cerveau», disait une ancienne amie de Vlad. Des spécialistes en toxicologie ainsi que l’expert psychiatre seront entendus mardi sur ce point et sur bien d’autres.

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