Alors que le groupe libéral-radical vient de décider de soutenir la candidature d'Ueli Maurer au Conseil fédéral et que les socialistes et le PDC l'auditionneront mardi prochain, Pascal Sciarini livre ses réflexions sur le double ticket proposé par l'UDC. Pour le directeur du Département de science politique de l'Université de Genève, Ueli Maurer reste un clone de Christoph Blocher.

Le Temps: Que vous inspire le ticket Blocher-Maurer? L'UDC offre-t-elle un choix au parlement ou est-ce bonnet blanc et blanc bonnet?

Pascal Sciarini: C'est un non-choix et un marché de dupes. La candidature de Christoph Blocher n'est pas crédible pour la majorité du parlement, ne reste alors plus que celle d'Ueli Maurer. Ce qui veut dire que l'UDC ne joue en fait pas le jeu du double ticket. Historiquement, c'est pourtant elle qui a proposé cette idée, pour éviter des psychodrames tels que ceux vécus lors de la non-élection des candidats officiels socialistes en 1983 et en 1993. Mais c'est aussi l'UDC qui la première n'a plus respecté cette règle, en 2003, en posant l'ultimatum «Blocher au Conseil fédéral ou on sort du gouvernement». Même s'il est peut-être un peu plus pragmatique et collégial, Ueli Maurer reste un clone de Christoph Blocher. Bien sûr, le parlement peut opter pour un autre UDC. Cela s'est vu avec les candidats socialistes. Il n'y aurait donc pas d'injustice scandaleuse à ce que le parlement élise quelqu'un d'autre...

- Mais l'UDC a fait savoir qu'elle exclurait immédiatement du parti tout candidat non officiel qui accepterait son élection. Quelles sont les conséquences institutionnelles de ce «chantage»?

- Les partis doivent veiller à ce que ce ne soit pas l'UDC qui dicte les règles du jeu. La question principale qui se pose actuellement est de savoir si les autres partis sont prêts à confirmer l'alliance qu'ils ont conclue le 12 décembre 2007. Si ni Christoph Blocher ni Ueli Maurer ne sont élus, l'UDC confirmerait son repli dans l'opposition, mais est-ce vraiment un risque majeur pour les autres partis? Je ne pense pas. On l'a vu, la cure d'opposition de l'UDC ne lui a pas très bien réussi: le parti n'a jamais été autant divisé et il n'y a jamais eu autant de cacophonie au sein de sa direction. L'UDC a paradoxalement plus de peine à jouer son rôle d'opposition en étant dans l'opposition que lorsqu'elle était au Conseil fédéral... Les autres partis ont donc tout intérêt à ne rien changer, à ne pas faire de cadeau à l'UDC. Et élire un démocrate du centre qui perdrait aussitôt son étiquette ne servirait pas à grand-chose.

- Vous ne pensez donc pas qu'avec un ministre au gouvernement, l'UDC abandonnera sa stratégie d'opposition ou serait prête à faire des concessions?

- Non. Je rappelle qu'entre 2003 et 2007, lorsque l'UDC était représentée au gouvernement par son leader charismatique, cela ne l'a pas empêchée de lancer des référendums et des initiatives. Par ailleurs, avec un seul élu au Conseil fédéral, l'UDC ne se sentirait toujours pas dignement représentée sur le plan proportionnel. Le parti risquerait donc à nouveau de pratiquer le double jeu du gouvernement et de l'opposition.

- Les radicaux viennent de donner un signal clair en signifiant directement à Christoph Blocher qu'ils ne l'éliront pas. Mais pensez-vous qu'une élection accidentelle de l'ex-conseiller fédéral reste possible?

- Théoriquement, rien n'est impossible. Mais la plupart des partis auront pour stratégie première de ne pas réélire Christoph Blocher et feront attention. Le scénario selon lequel Ueli Maurer serait élu au troisième tour contre Christoph Blocher et lui céderait sa place circule aussi. Il reste à savoir s'il est juridiquement réaliste. Mais maintenant qu'Ueli Maurer est un candidat officiel, je pense qu'il n'a aucune intention de se rétracter. Ce n'est pas un candidat alibi. Du point de vue stratégique, l'idéal pour l'UDC serait d'avoir une personnalité forte comme Ueli Maurer au Conseil fédéral et Christoph Blocher comme leader d'opposition. Encore une fois, je ne pense pas que les autres partis devraient lui faire ce cadeau.