Suisse

La double vie de Laurent Moutinot, père de famille avant d'être ministre genevois

Sur le divan (1). Quatre magistrats romands ont accepté de se livrer au jeu psychanalytique que leur a proposé un jeune psychiatre genevois. Cela les a amenés à confronter leur démarche personnelle et leur itinéraire politique pour retrouver le sens de leurs actions

Quel est le parcours des hommes et des femmes politiques qui nous gouvernent? Comment leur passé, leurs valeurs, leurs émotions ou leurs angoisses se reflètent-ils dans leur action? Une meilleure connaissance de la personnalité des politiciens permet-elle aux citoyens de mieux comprendre leurs projets politiques? Pour tenter de répondre à ces questions, le psychiatre Bertrand Baleydier (photo ci-dessus) a entrepris une démarche originale: interviewer des politiciens selon des grilles d'analyse inspirées de la psychanalyse pour décrypter le sens de leur démarche politique et mieux les faire connaître au public. Bertrand Baleydier, 32 ans, travaille aux Hôpitaux universitaires de Genève. Après deux ans passés dans les services d'Anni Mino, spécialisés dans le traitement de la toxicodépendance, il travaille maintenant sur les problèmes de dépression chez l'adulte. Début d'une série qui donne la parole à quatre magistrats romands: après Laurent Moutinot, chef du Département genevois de l'aménagement, de l'équipement et du logement, suivront le Jurassien Pierre Kohler, le Neuchâtelois Francis Matthey et le Genevois Gérard Ramseyer.


 

HISTOIRE POLITIQUE

– Brièvement, l'histoire de votre démarche politique?

– Après ma licence de droit en juillet 1975 puis mon stage d'avocat, je suis entré à l'Asloca en 1978. Durant dix ans, j'ai alors évolué dans des milieux associatifs dont la Ligue des droits de l'homme. Mon entrée au Parti socialiste fut en 1987 afin d'avoir une action plus globale que celle du monde associatif. Puis j'ai été élu député en 1993. J'ai alors bénéficié d'une très malheureuse conjoncture politique lorsque le parti était en position difficile cette année-là. Je m'y suis sincèrement mis pour remonter la barre, on a vu ce dont j'étais capable et ça a marché! J'ai été chef de groupe parlementaire à la fin de la première législature et en tant que tel, j'ai participé à la direction du parti pendant 2 ans, de 1994 à 1996, avant d'être élu au Conseil d'Etat en 1997.

PROJET POLITIQUE

– Pourriez-vous enfin présenter brièvement votre projet politique?

– Mon projet politique est de permettre à chaque être humain de participer à la vie civique et de jouir d'une existence digne permettant de développer toutes les capacités idéales qu'il renferme. Ainsi, parmi les objectifs de mon département, la construction des 3000 HBM (habitation à bail modéré) me tient très à cœur même si cela peut paraître par ailleurs dérisoire face à toute une série de problèmes genevois a fortiori plus larges.

IMAGE POLITIQUE

– Comment aimez-vous présenter votre projet politique?

– Sur ce sujet j'aime m'exprimer d'une manière très nuancée car les choses sont complexes. L'application concrète des projets politiques dans la réalité fait qu'il est parfois difficile de respecter les beaux principes. Alors pour moi, la meilleure manière de les présenter ou de les défendre, c'est de garder à l'esprit cette cohérence avec la vie concrète.

– Comment votre vie privée est-elle acceptée par vos collègues politiciens?

– J'ai attendu que mes enfants soient assez grands avant de m'engager plus intensément en politique car cela me paraissait difficilement compatible avec leur éducation en bas âge. Désormais, c'est presque eux qui sont plus occupés que moi, entre le sport, les copains, la musique et que sais-je encore…

– Quelle image les médias donnent-ils de votre projet politique?

– Oh, les médias donnent rarement une image globale de mon projet politique. Même quand un journal essaie de le faire, il n'y arrive pas vraiment d'une manière qui ne contraigne pas le lecteur à y passer des heures. C'est la logique même d'une société de consommation de l'information et de vitesse ne s'intéressant toujours qu'aux aspects sectoriels de la politique.

VALEURS ET MODÈLES POLITIQUES

– Pouvez-vous décrire les valeurs politiques essentielles de votre projet politique?

– Je pense que ce qui le caractérise le plus est la solidarité sociale. C'est-à-dire l'affirmation que la seule manière pour l'individu de pouvoir bénéficier du cadre d'épanouissement dont il a besoin passe à travers la redistribution des richesses par l'impôt, la protection des plus faibles et les armes égales dans l'instruction publique.

– Votre projet politique s'accorde-t-il à vos valeurs religieuses?

– Oui, parce que l'amour du prochain se traduit facilement au travers de la solidarité sociale et de la responsabilité.

– Quelle discipline politique cherchez-vous à faire passer. Comment est-elle acceptée?

– Dans la vie en société, on ne peut pas faire l'économie de certaines règles de fond et dans un Etat de droit, il faut bien que les règles soient appliquées. Mais cela signifie aussi qu'il ne doit pas y avoir trop de règles, sinon c'est totalement étouffant. Je crois qu'il faut un ou deux grands principes auxquels se tenir, en évitant de faire une question de principe avec chaque difficulté de l'existence. Sinon on ne s'en sort plus. Il convient d'ailleurs que les gens réagissent face aux règles sociales, y compris dans les cas extrêmes en les refusant! Les règles doivent bouger et par conséquent faire l'objet d'un débat.

IDÉAUX POLITIQUES

– Quel est l'idéal de votre projet politique?

– Un programme politique pour un programme politique n'est pas suffisant. L'existence d'un idéal je l'ai vu chez pas mal d'hommes et de femmes politiques qui comme moi ont le souci des êtres humains dans ce qu'ils ont de plus personnel. Défendre cet idéal nous donne notre motivation.

– Quels ont été vos idéaux sociaux à l'adolescence?

– Je n'ai jamais voulu exercer un métier dans lequel je puisse faire des choses contre ma conscience. J'ai alors toujours servi des causes me permettant de me regarder dans le miroir le lendemain matin. J'ai des camarades d'uni qui se sont retrouvés dans des études d'avocat dont le principal travail consistait à créer des systèmes de société dont les bénéfices échappent au fisc. Certains trouvaient cela parfaitement normal et s'en portaient très bien, d'autres abandonnaient.

LA DIMENSION DU PLAISIR DANS LA VIE POLITIQUE

– Quelle réalisation de vos désirs politiques peut vous faire particulièrement plaisir?

– Le plaisir de l'exercice politique et la réussite de mon idéal social essentiellement. Sinon l'activité politique n'est pas supposée concourir à mon bien-être personnel en fait. Certains objectifs politiques sont très bien, mais ne me font pas forcément vivre. Contribuer à construire un stade est un projet important qui offre toute une série d'intérêts pour Genève, mais n'est pas un objectif de vie en soi.

– Avec qui vous sentez-vous le mieux dans votre fonction?

– Il n'y a pas de cocon où je suis très bien et dont je ne sors que de temps en temps. Pour que le collège du Conseil d'Etat fonctionne, il faut que nous nous entendions pas trop mal, que mes relations directes avec les cadres et les fonctionnaires soient bonnes et qu'avec mon parti cela ne fonctionne pas trop mal non plus.

ANGOISSE DANS LA VIE POLITIQUE

– Quelles situations politiques peuvent vous stresser?

– Il peut arriver que je puisse plus difficilement admettre que le Grand Conseil rejette telle ou telle chose. Je crois que la recherche d'approbation est un mécanisme fondamental de l'être humain, mais politiquement cela n'est pas possible, il faut donc assumer. De la même manière, pour avoir été élu il m'a fallu un certain travail que je dois poursuivre par une action politique dans laquelle les gens adhèrent, mais je ne crois pas faire des efforts démesurés orientés dans ce sens.

RÊVES ET IMAGINAIRE EN POLITIQUE

– Souhaitez-vous que votre projet politique puisse susciter l'imaginaire?

– Il est vrai que les programmes des partis sont des documents à peu près illisibles et parfaitement désagréables. Mais ils ne doivent pas faire rêver. Il faut d'abord ramener les gens à un cadre concret et leur dire: voici le cadre proposé pour assurer votre sécurité, votre emploi et vos conditions de vie. Dans ce cadre-là, rêvez comme vous voulez!

Propos recueillis par Bertrand Baleydier

Demain, l'analyse du ministre jurassien Pierre Kohler

Publicité