Douche froide pour Ilford, le site reste pollué

Fribourg Le Service de l’environnement refuse de radier les terrains de sa liste rouge

Les anciens terrains d’Ilford, à Marly, ne sont pas près d’être radiés du cadastre des sites pollués du canton de Fribourg. Le Service cantonal de l’environnement (SEn) n’est pas satisfait des investigations menées l’an dernier et demande d’autres analyses. Sa décision a été communiquée le 23 mars au propriétaire, la société Marly Innovation Center (MIC).

Pour les dirigeants du MIC, c’est la soupe à la grimace car ils ont des ambitions pour la reconversion des 370 000 m2 de terrains situés le long de la Gérine. Ils espéraient développer leur «lifestyle project» sans cette ombre au tableau. Le projet est évalué à 100 millions de francs. Il comprend des activités industrielles, de recherches, de services, des commerces, de l’habitat et des infrastructures sportives et culturelles. Ce n’est pas la place qui manque sur ce site occupé d’abord par une papeterie, puis par Ciba et enfin par Ilford jusqu’à sa mise en faillite fin 2013. Et c’est justement cette succession d’activités qui donne du fil à retordre aux spécialistes environnementaux.

L’historique des lieux pointait déjà les risques découlant de l’utilisation par le passé de substances toxiques, du stockage de produits chimiques ainsi que de la présence de réservoirs de mazout. Raison pour laquelle Ilford était inscrit au cadastre des sites pollués, comme plus de 1100 sites du canton de Fribourg. De plus, les terrains sont situés sur une nappe phréatique, le long d’une rivière et un ancien canal longeant tout le domaine a été remblayé, ce qui en fait un endroit sensible.

Le bureau d’ingénieurs mandaté pour réaliser les analyses s’est intéressé à cinq foyers de pollutions possibles. Son rapport fait état de concentrations de certaines substances, mais dans les limites tolérées. Il ne met pas en évidence de pollutions du sous-sol, de l’ancien canal, des eaux souterraines ou encore de l’air. Surtout, il estime que toute une parcelle, occupant près du tiers de la surface totale, peut carrément être radiée du cadastre des sites pollués. Une proposition qui cache un gros enjeu: il est prévu de construire des habitations sur cette partie du terrain.

Le Service de l’environnement est d’un tout autre avis et l’a fait sèchement savoir. «Il ne faut pas aller trop vite en besogne car il y a encore de nombreux doutes», explique Romano Dalla Piazza, de la section déchets et sites pollués. Et de les énumérer: proche de la future parcelle à bâtir, l’endroit qui a été utilisé pour stocker des hydrocarbures reste un foyer potentiel de pollution, tout comme le bâtiment où étaient entreposés différents produits chimiques et toxiques. «Ce n’est pas parce qu’il n’y a pas de traces de produits pétroliers ou toxiques dans les eaux souterraines qu’il n’y a pas de pollution à ces endroits-là. Pour le savoir, il faudrait procéder à des analyses sous les bâtiments», estime Romano Dalla Piazza.

Pour le SEn, la nature exacte des matériaux enfouis sur toute la longueur de l’ancien canal remblayé n’est pas clairement établie non plus puisque seuls des sondages localisés ont été effectués. De plus, du sélénium a été détecté dans les eaux souterraines de cette fameuse parcelle. «Il s’agit d’un indicateur de contamination et il faut en découvrir l’origine», poursuit-il. A l’autre bout du site, plusieurs bâtiments devront également subir des tests supplémentaires. Le bureau chargé des investigations y a découvert des substances utilisées dans l’industrie photochimique, notamment des traces de bisphénol A. Les valeurs de concentration des substances décelées doivent être établies selon les directives de l’Office fédéral de l’environnement pour que le SEn puisse se prononcer.

Les dirigeants du MIC se montrent sereins. «Nous ferons ce qu’il faut et très rapidement, commente Jean Marc Métrailler, directeur exécutif. Bien sûr que nous aurions préféré que le site soit considéré comme propre et donc radié du cadastre. Mais nous allons encore faire les investigations supplémentaires demandées et sommes prêts à aller plus loin s’il le faut.» Dans l’immédiat, le développement du site n’est pas entravé puisque la construction de bâtiments modulaires sera même prochainement mise à l’enquête. «Oui, nous pouvons malgré tout aller de l’avant», poursuit Jean Marc Métrailler.

Le SEn confirme qu’effectivement, il n’entend pas bloquer le projet pour autant. «Ce dossier est très bien maîtrisé et les propriétaires s’investissent dans cette affaire. La situation n’est pas préoccupante. Il n’y a pas d’atteintes graves à l’environnement et les zones à risques sont connues et localisées. Mais il faut juste aller jusqu’au bout des investigations», répond Romano Dalla Piazza, qui a bien conscience des enjeux économiques. «Il s’agit d’un cas sensible, de par le projet qui y est prévu. Il est donc prioritaire pour notre service. Et nous sommes obligés d’être vigilants», indique-t-il, n’excluant pas qu’à terme, il y ait une excavation partielle des terres, ou que certaines parties du site soient mises sous surveillance. L’avenir le dira.

Pour le SEn, maintenir les terrains d’Ilford dans le cadastre des sites pollués, même si les nouvelles investigations ne montrent rien d’inquiétant, lui permettra de statuer lors de chaque mise à l’enquête, pour autant que le projet touche un secteur inscrit au cadastre. «On s’assure que chaque intervention ne risque pas d’aggraver le problème et n’empêche pas de procéder à d’éventuels assainissements futurs», explique encore Romano Dalla Piazza. Et les dirigeants du MIC semblent s’être faits à cette idée. Certes, ils ne pourront pas morceler le terrain comme ils l’entendent. Mais la question n’est plus d’actualité depuis que le promoteur immobilier Damien Piller, intéressé à l’origine par la grande parcelle pour la mettre en zone à bâtir, est monté dans le paquebot du MIC et en détient 80% du capital-actions. «Peut-être que les banques seront plus frileuses pour nous accorder des crédits. On sait que pour elles, figurer au cadastre des sites pollués comporte des risques. Et les risques, elles n’aiment pas.»

«Nous ferons ce qu’il faut et très rapidement»