Sept petites photos dans un cadre accroché à un poteau. Et des roses. Le passage à niveau de Mésinges, à Allinges, non loin de Thonon-les-Bains, est devenu un lieu du souvenir. C’était le 2 juin 2008. Une cinquantaine d’élèves de 12 à 13 ans du collège de Margencel sont en sortie de classe. Ils viennent de visiter le château des Allinges et se rendent au village médiéval d’Yvoire. Pour une raison encore inconnue, l’autocar reste bloqué sur les rails. Les barrières se ferment et un TER (train express régional) assurant la liaison Evian-Genève percute le bus. Sept enfants trouvent la mort. Vingt-cinq sont blessés dont certains gravement.

L’émotion est grande dans la région, et au-delà. Nicolas Sarkozy, alors président de la République, se déplace. Un mois et demi plus tard, le professeur d’histoire-géographie à l’initiative de la sortie et qui accompagnait les enfants se suicide. «Chacun ici vit avec ce drame, confie Jean-Pierre Fillion, le maire d’Allinges. On connaissait ces gosses, on croise leurs parents. Il n’y a pas un jour où l’on n’en parle pas.»

Au château, lieu où les enfants ont vécu leur dernier moment ensemble, une stèle formée de sept étoiles a été érigée. Une association «Sourire des anges» a été créée en janvier 2009 «pour rassembler les familles des victimes». Des parents sont encore sous traitement médical, cinq années plus tard. «Sourire des anges» organise chaque année en juin un rendez-vous festif afin de financer des formations aux premiers secours à des collégiens de la région. «On tente de dépasser la douleur, on veut aller au-delà», résume David Heraclide, porte-parole de l’association et père d’une élève qui a survécu à l’accident.

Il donne rendez-vous sur les lieux mêmes de l’accident. Des ouvriers chargés de la voirie testent les barrières et la sonnerie. «Le procès pourrait se déplacer pendant une journée sur le passage à niveau», croit savoir David Heraclide. Les familles ont longtemps attendu le procès qui commence ce mercredi 3 avril au Tribunal correctionnel de Thonon. Les débats dureront neuf jours.

Les parents disent que les débats ne ramèneront pas leurs ­enfants, que ce sera très dur – une cellule psychologique sera ouverte au palais de justice – mais qu’il faut enfin comprendre et espérer que justice soit rendue. «Sourire des anges» s’est portée partie civile.

Le chauffeur du bus a été mis en examen pour homicide involontaire le 4 juin 2008, la veille des obsèques des sept enfants qui se sont déroulées dans le gymnase du collège, en présence du premier ministre François Fillon. «Le chauffeur a commis une erreur soit en négociant mal le passage à niveau, soit en engageant son bus alors que la signalisation lumineuse était au rouge, observe David Heraclide. Mais la situation même du passage, dans un virage, est un non-sens.»

Lors de la reconstitution, en juin 2009, l’instruction a déterminé que, erreur de conduite ou non du chauffeur, le train lancé à 90 km/h ne pouvait en aucun cas freiner à temps, cela d’autant moins qu’il pleuvait. La configuration sinueuse et l’autorisation de franchissement accordée aux camions et autocars ont abouti en février 2012 à la mise en examen pour homicide involontaire de la SNCF et du RFF (Réseau ferré de France propriétaire des voies). Des négligences dans l’entretien auraient également été commises.

Les deux entreprises publiques n’ont pas donné suite à plusieurs sollicitations du Temps. Elles soutiennent que le passage à niveau était conforme à la réglementation et qu’il n’était pas classé parmi les 364 jugés à risque sur le réseau français (qui en recense 18 000). Cité à comparaître comme témoin à la demande des familles des victimes et de la Fédération nationale des victimes d’accidents collectifs, le président de la SNCF, Guillaume Pepy, s’il se déplace, devra expliquer pourquoi son entreprise a omis de «prendre en compte la géométrie difficile de cette traversée routière dangereuse à emprunter par des camions ou autocars au regard des délais trop courts d’annonce des trains».

RFF avait annoncé en 2010 la suppression d’une centaine de passages à niveau par an remplacés par des ponts ou des tunnels. Dans le contexte actuel de rigueur budgétaire, la cherté des ouvrages (5 à 15 millions d’euros l’unité) a ralenti la cadence des travaux. Promis à la fermeture, le passage à niveau de Mésinges est encore en service. Des panneaux interdisent désormais le franchissement par les camions, autobus et véhicules tractant des caravanes.

Selon un riverain, «des 35 tonnes passent encore parfois et même des caravanes». «Ils viennent d’ouvrir un camp pour les gens du voyage à cent mètres d’ici, alors ça n’arrête pas de circuler, dénonce-t-il. Pour la mémoire de ces pauvres gosses, il faut en finir avec ce passage à niveau. C’est le contraire qui se passe. Il y aura un autre accident.» En 2012, cent collisions ont été dénombrées et 33 personnes ont été tuées sur des passages à niveau en France.

L’instruction a déterminé que le train lancé à 90 km/h ne pouvait en aucun cas freiner à temps