C’était il y a un peu plus d’une année, à la fin du mois d’avril 2018. Piégés par une tempête, perdus et contraints de passer la nuit à l’extérieur à plus de 3000 mètres d’altitude, sept alpinistes (quatre femmes et trois hommes) perdaient la vie au Pigne d’Arolla, dans le val d’Hérens. Tragique ironie du sort, ils ont été retrouvés le lendemain matin à quelques minutes à peine de leur destination, la cabane des Vignettes. Le drame a suscité une intense émotion, en particulier dans le nord de l’Italie d’où toutes les victimes étaient originaires, mais il a aussi provoqué différentes polémiques, notamment sur l’attitude du guide. Ce jeudi, le Ministère public du canton du Valais a annoncé son intention de classer l’affaire, car «aucune responsabilité pénale imputable à un individu vivant n’a pu être retenue».

Lire aussi: Hiver meurtrier dans les Alpes valaisannes

Basée notamment sur des interrogatoires, l’analyse du matériel utilisé (montres GPS, téléphones portables et satellitaires…) et les rapports des médecins légistes, l’enquête du Ministère public a pu établir en détail le déroulement de cette journée fatidique. Le dimanche 29 avril au matin, vers 6h-6h30, deux équipes de randonneurs quittent séparément la cabane des Dix. La première formée de 10 montagnards italiens, accompagnés d’un guide, et la seconde composée de quatre Français. Ils effectuent la mythique Haute Route qui relie Chamonix à Zermatt. Ce sont des alpinistes expérimentés.

Un «mur de foehn»

A 15-20 minutes d'intervalle, les deux groupes atteignent normalement le bas du «mur» de la Serpentine. Les investigations du Ministère public montrent que c’est immédiatement après ce passage de la Serpentine que les deux équipes dévient de leur itinéraire. La faute aux conditions météorologiques. Vers 9h30, elles vont se dégrader de manière aussi soudaine que brutale. Le phénomène est connu sous le nom de «mur de foehn». En quelques minutes seulement, les alpinistes passent du soleil à la quasi-obscurité. Le brouillard et les bourrasques de vent dépassant les 100 km/h ne permettent plus aucune visibilité. «Tout a disparu d’un coup, la vallée, même nos traces», témoignera quelques mois plus tard l’un des rescapés dans le magazine L’illustré.

Déboussolés, cherchant leur chemin, les deux groupes vont finir par se rejoindre alors que chacun progresse en sens opposé. Ils vont effectuer la suite du parcours ensemble, les quatre randonneurs emboîtant le pas à la cordée italienne emmenée par le guide. Après une longue errance, à 16h54, ils atteignent la Selle, puis une heure plus tard le passage dit des Cairns, un petit col, à 550 mètres de la cabane des Vignettes. Malheureusement, ils ne l’ont jamais atteinte. Ils vont désespérément essayer de retrouver leur chemin jusqu’à la tombée de la nuit. Le guide décide alors d’organiser un bivouac à proximité des Cairns. A 3270 mètres d’altitude, en pleine tempête de neige, avec de puissantes rafales de vent et des températures ressenties chutant à moins de zéro, ils vont vivre une nuit en enfer.

Rester éveillés toute la nuit

Le groupe des quatre Français choisit de se mettre à l’abri derrière des rochers à 15-20 mètres au-dessus des dix autres. Ils y creusent une cavité dans la neige, se protégeant du vent comme ils peuvent en construisant un mur de pierres. Ils réussissent à rester éveillés toute la nuit. Ils n’auront plus de contact avec les autres randonneurs. Ils ont tous survécu.

Les Italiens, eux, décident de demeurer au niveau du col. Un choix qui se révélera fatal. Les dix alpinistes vont également se protéger avec des rochers ou leurs sacs. Mais les bourrasques sont telles qu’ils vont perdre une partie de leur matériel et plusieurs couvertures de survie, emportées par le vent. Sept des dix membres du groupe décéderont durant la nuit, d’hypothermie, de gelures et d’épuisement.

Lire aussi: Le tragique accident d’Arolla fait une septième victime

L’alerte ne sera donnée que le lundi matin à 6h30 par des guides partis de la cabane des Vignettes avec leurs clients. Les secours arrivés sur place décriront une «scène de guerre». Dans les mois qui suivront, des survivants critiqueront la décision du guide, propriétaire d’une agence à Chiasso, de prendre le départ de l’étape malgré les fortes incertitudes liées à la météo.

«Ils ont erré de nombreuses heures»

Mais aujourd’hui, l’enquête n’a pas pu établir d’éventuelle responsabilité pénale imputable au guide, puisqu’il est décédé. Les investigations ont néanmoins pu exclure l’intervention d’un autre membre du groupe dans les décisions qui ont conduit au drame. Les conclusions du Ministère public tendent donc au classement de l’affaire: «les conditions météorologiques très difficiles rencontrées après le passage du col de la Serpentine ont manifestement surpris les deux groupes qui se sont perdus et ont erré de nombreuses heures». Les familles des victimes peuvent encore demander des compléments de preuves.