VALAIS

Drame d'Evolène: les montagnards valaisans entrent en résistance après la condamnation d'André Georges

Guides, sauveteurs, médecins, pilotes, chefs de la sécurité, élus locaux craignent une pénalisation de la montagne et la fin de ces métiers dont plus personne ne voudra endosser la responsabilité. Ils prévoient un soutien financier au pourvoi en appel du guide évolénard.

«Oui à la responsabilité humainement raisonnable, non à la culpabilité intellectuelle!» Une salve d'applaudissements a salué, hier à Martigny, cette formule choc, qui émanait de l'ancien chef du Service de la chasse Narcisse Seppey. Lequel était venu, en tant que président des remontées mécaniques de Thyon, en compagnie de diverses personnalités du domaine de la sécurité en montagne, dire un vrai malaise.

En cause, le jugement rendu par le Tribunal d'Hérens-Conthey il y a quelques jours, qui reconnaissait coupables d'homicide par négligence le guide André Georges, responsable de la sécurité, et le président d'Evolène, Pierre-Henri Pralong, après l'avalanche ayant fait 12 victimes en février 1999. La crainte des milieux montagnards est que le jugement d'Evolène décourage les volontés, toutes les vocations en matière de sécurité. Narcisse Seppey a ainsi loué au passage «les magistrats d'antan, qui avaient beau porter la queue d'hirondelle ils savaient reconnaître les cas de force majeure». Autrement dit, l'imprévisibilité de la nature.

C'est Daniele de Giorgi, de l'Association suisse des chefs de sécurité et patrouilleurs, qui avait ouvert le feu: «On demande au chef de sécurité de garantir le risque zéro, ce qui est mission impossible. On ne lui pardonne pas les fausses alertes, mais on l'accuse de négligence en cas de catastrophe, même totalement imprévisible. C'est un métier mal payé, dans un environnement difficile, parfois dangereux. Après ce jugement, la profession risque d'être désertée.» Et Daniele de Giorgi de lire des témoignages reçus de certains de ses collègues, dont celui-ci: «Pourquoi ne pas condamner aussi le policier qui n'a pas arrêté le voleur, le médecin qui n'a pas arrêté la mort, le juge qui n'a pas compris?»

Quant à Bruno Jelk, responsable de la sécurité à Zermatt, il a rappelé le rôle joué par «la pression économique», exprimée par cette phrase tirée de son expérience quotidienne dans la station haut-valaisanne: «Il faut que le train roule», malgré «les chutes de pierres, de neige ou de glace». Président de la Fédération des communes valaisannes, Michel Schwery a défendu, lui, les autorités politiques locales, «tous ces présidents de commune qui dorment toutes les nuits avec une épée de Damoclès au-dessus de la tête», et s'est dit «déçu de voir qu'il faut chaque fois trouver des coupables alors que la nature est plus forte que nous».

Le vice-président de l'Association suisse des guides, Pierre Mathey, a expliqué ensuite que l'échelle des risques d'avalanches, de 1 à 5, permettait théoriquement à partir du degré 3 de mettre un guide en situation d'être attaqué juridiquement. «Or, un guide se trouve très souvent dans ces situations de degré 3, c'est là qu'il y a la belle neige.» Et qu'un guide était responsable à 100%, non seulement de la sécurité de son client, mais de la sienne propre, pouvant être pénalisé – «jusqu'à 50% de pertes de gain» – s'il venait à avoir un accident lui-même. Comparé à ce guide, «responsable à 200%, un chirurgien, par exemple, ne supporte jamais avant une opération le 100% des risques encourus par son patient. Le patient est prévenu des dangers.» Pierre Mathey, dans la foulée, a plaidé pour un risque désormais partagé «entre le prescripteur et le prestataire», autrement dit le client et son guide.

Quant à Jo Pouget, chef pilote à Airs Glaciers, il a stigmatisé une double pression juridique: «De nuit, en cas de mauvais temps, on peut renoncer à la mission et être accusé alors de non-assistance à personne en danger, ou y aller quand même et, en cas de pépin, être accusé de négligence ou d'homicide involontaire.» Jo Pouget a rappelé que la responsabilité des touristes n'était jamais engagée, y compris lorsque leur imprudence, comme à Zinal en 2001, entraînait la mort de sauveteurs.

Le médecin secouriste Stéphane Zufferey s'est dit lui «heurté, frappé, blessé» par les accusations prononcées contre André Georges, surtout celles d'avocats mettant en cause son intelligence: «Ce sont plutôt les juges qui n'ont pas tenu compte de l'intelligence des experts concluant tous à l'imprévisibilité de l'avalanche.» Ce qu'a confirmé le nivologue Roberto Bolognesi, expliquant qu'après avoir travaillé pendant vingt-cinq ans sur les avalanches, il comprend surtout qu'on n'y comprend pas grand-chose: «Nous sommes dans l'incapacité de prédire quand et où se déclenchera une avalanche et où elle s'arrêtera.» Conséquence: les plans de zones, qui déterminent où ne pas construire, n'ont pas grand-chose de scientifique. Le philosophe Jean-Claude Pont, toujours en matière de prédictibilité, a cité l'épistémologue américain Freeman Dyson: «La vie est un jeu de hasard et la science aussi, incapable la plupart du temps de prédire ce qui va arriver.»

Le désarroi et l'inquiétude des milieux de la sécurité semblent tels qu'un soutien financier est envisagé pour le pourvoi en appel d'André Georges. Enfin, sur le soulagement que pourrait apporter une meilleure couverture d'assurance, Narcisse Seppey a fait parler la poudre: «Quand survient un événement imprévisible, les assurances ne paient pas parce que c'est imprévisible, et quand c'est prévisible, elles ne paient pas non plus, estimant qu'une faute grave a été commise. «RC», pour nous, cela signifie «Responsable et Coupable.»

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