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Drames en Méditerranée: ce que la Suisse peut faire

La Suisse a sa part de responsabilité dans les naufrages à répétition qui se trament aux larges des côtes africaines et italiennes: elle a supprimé la possibilité de déposer des demandes d’asile dans les ambassades. Or il faudrait au contraire agir en amont et rouvrir des voies de migration légale

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Drames en mer: ce que peut faire la Suisse

Avec les récentes tragédies, la Méditerranée est devenue un cimetière de migrants. Il a fallu que le nombre de morts – plus de 800 pour un seul chalutier – franchisse un nouveau record pour que les consciences fassent mine de s’éveiller. Mais que faire pour empêcher ces drames à répétition?

Triton, opération de surveillance des frontières, ne ressemble en rien à Mare Nostrum, qui avait une vocation humanitaire. Faut-il revenir à cette mission de la marine italienne, qui a permis de sauver près de 150 000 personnes et d’arrêter en tout cas 500 passeurs? Bien sûr, il y aurait moins de morts. Mais le risque de provoquer un appel d’air, auquel l’Europe n’est pas en mesure de répondre efficacement, existe. C’est surtout en amont qu’il faut agir.

En Europe, la première urgence serait de se doter d’une politique d’asile commune, avec une nouvelle clé de répartition des demandes, plus équitable. Sans solidarité, l’accord de Dublin, qui permet de renvoyer un requérant vers le premier pays européen dans lequel il a été enregistré, ne fonctionne pas. L’Italie est totalement submergée.

Le système actuel est plein de contradictions. La Suède, par exemple, a une politique d’accueil très généreuse envers les Syriens. Mais pour autant qu’ils réussissent à accéder à son territoire. En passant donc entre les gouttes de Dublin… La Suisse prône des solutions communes et concertées. Face à de tels drames, et alors que des centaines de corps pourrissent en mer, la politique du chacun pour soi relève de l’indécence.

Mais, répétons-le, c’est surtout en amont qu’il faut intervenir. Ne serait-ce que parce que le flux continu de migrants qui prennent des risques inconsidérés en se tassant dans de vieux cargos sous l’œil avide de trafiquants attise des peurs et provoque une hostilité croissante à leur égard.

Et des propos aussi abjects que ceux de Katie Hopkins, chroniqueuse du Sun, pour qui les migrants sont des «plaies putrides» ou des «cafards», «construits pour survivre à une bombe nucléaire». «Montrez-moi les images de cercueils, montrez-moi les corps flottant dans l’eau, jouez du violon et montrez des personnes émaciées et tristes. Je n’en ai rien à faire», osait-elle écrire vendredi dernier.

Dans une récente prise de position, la ministre de Justice et police Simonetta Sommaruga, qui admet une certaine impuissance – «on ne peut pas apporter de réponses rapides aux raisons qui poussent les migrants à fuir leurs pays» – évoque plusieurs pistes, en discussion avec les partenaires européens. Comme, par exemple, étendre le périmètre des missions de sauvetage en s’approchant davantage des côtes africaines.

Ou, plus efficace, installer des centres d’accueil, surveillés et sécurisés, en Afrique du Nord. D’où les migrants, sélectionnés, pourront ensuite, s’ils répondent aux critères de l’asile, être déplacés en Europe, sans risquer des tragédies en mer.

Et bien sûr, de façon plus générale, mieux aider, sur place, les pays sources d’émigration. Autre piste lancée: lutter plus activement contre les réseaux de passeurs. Il en sera question ce jeudi, au sommet des Vingt-Huit convoqué d’urgence après la tragédie qui s’est jouée au large de la Libye.

La Suisse est prête à soutenir ces efforts, a affirmé la conseillère fédérale socialiste. C’est une bonne chose. Mais avec des limites: des voix s’élèvent déjà pour dire que surveiller les côtes africaines de très près, et construire une sorte de «mur virtuel», reviendrait à violer l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme, qui interdit aux Etats de pratiquer la torture, ou de «soumettre une personne relevant de sa juridiction à des peines ou des traitements inhumains ou dégradants». Et contrevient donc au principe de non-refoulement.

La Suisse, en tout cas, a bien sa part de responsabilité dans ces naufrages qui se répètent. En supprimant la possibilité de déposer des demandes d’asile dans les ambassades à l’étranger, c’est ni plus ni moins une voie légale de la migration qui a été fermée. Du coup, des migrants, prêts à tout pour fuir leurs conditions, tentent la traversée, parfois mortelle, de la Méditerranée. Et contribuent, par ricochet, à rendre l’indécent marché des passeurs encore plus lucratif.

La Suisse essaie de se racheter une conscience en acceptant, timidement – le contexte politique n’est pas vraiment favorable –, des contingents de réfugiés. Des groupes de migrants jugés particulièrement vulnérables (malades, vieillards, femmes avec enfants), présélectionnés par le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), qui n’ont plus besoin de passer par une procédure d’asile.

Le Conseil fédéral a donné récemment son aval pour l’accueil de 3000 réfugiés fuyant le chaos syrien. C’est bien cette voie-là qu’il faut suivre. Appuyer de nouvelles voies de migration légales et contrôlées.

Et aujourd’hui plus que jamais. Car, comme l’a récemment rappelé Antonio Guterres, le patron du HCR , dans nos colonnes, plus de la moitié des migrants qui traversent la Méditerranée depuis 2013 sont des Syriens, des Erythréens et des Somaliens, qui répondent au critère de réfugié. Et donc pas de simples «migrants économiques», comme beaucoup semblent encore le penser.

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