dépendances

Les drogues sont trop accessibles, selon Addiction Suisse

L’organisme de recherche sur les drogues ou le jeu estime que les dépendances causent 11 000 décès par an. Il juge les autorités politiques helvétiques trop timorées. A Hawaï, un élu propose de relever la limite des cigarettes à 100 ans

Avec sa réglementation libérale et son pouvoir d’achat élevé, la Suisse offre des conditions idéales pour la vente et la consommation de substances psychoactives. Addiction Suisse s'est intéressé à la dynamique de ces marchés dans son panorama des addictions 2019.

«Alcool, cigarettes et autres produits contenant de la nicotine, jeux d’argent, drogues illégales... On peut rapidement et facilement se procurer tout cela dans les villes», selon le dernier panorama des addictions publié mardi. Les substances illégales sont omniprésentes et pour les produits légaux, ils sont disponible «24 heures sur 24 presque à chaque coin de rue», regrette Addiction Suisse.

Le directeur d'Addiction Suisse en février 2018:  «La Suisse n’a pas de véritable politique en matière d’addictions»

11 000 décès par année

Chaque année, les problèmes liés aux dépendances entraînent plus de 11 000 décès et des coûts de l'ordre de 14 milliards de francs. Addiction Suisse, centre national de recherche dans le domaine de la santé, appelle donc les politiciens, les acteurs de la santé et les autorités à s'intéresser d'avantage à la dynamique de ces marché.

Il faut surtout «du courage pour affronter les problèmes liés aux substances psychoactives», avertit le panorama, face à des marchés qui «brassent des milliards de francs». Pour les produits légaux, «les fabricants et opérateurs font pression au parlement et auprès du Conseil fédéral et combattent avec succès les restrictions imposées au marché».

L'alcool est protégé

Les ventes d'alcool profitent notamment d'une réglementation particulièrement libérale. L'augmentation de la consommation épisodique à risque par rapport à 2007 suscite pourtant l'inquiétude. Pour Addiction Suisse, il serait possible de réduire les problèmes liés à l’alcool en agissant sur les prix, mais la volonté politique semble faire défaut, alors que les coûts de la consommation d’alcool pour la société sont estimés à un peu plus de 4,2 milliards de francs.

Le constat est similaire pour le tabac, avec un nouveau projet de loi qui ne convainc pas Addiction Suisse. Le taux de fumeurs stagne à un peu plus de 25% depuis près de sept ans, alors que le tabagisme cause en Suisse près de 9500 décès par an. En 2017, 9,6 milliards de cigarettes ont été vendues, ce qui représente environ 56 paquets par habitant.

A ce propos: Une BD pour évoquer l’alcool qui tue

Six fois plus de pub pour le tabac

Le marché de la nicotine est toutefois en pleine mutation. Les consommateurs sont à la recherche d'alternatives moins nocives, notamment par le tabac à chauffer et le vapotage.

Mais leur impact sur la santé est encore mal connu. Et sans une politique antitabac très dynamique qui contribue à faciliter le passage à ces alternatives, ces produits généreront seulement «une consommation de nicotine supplémentaire», sans réduction du tabagisme.

C'est ce que «le nouveau projet de loi sur les produits du tabac laisse malheureusement craindre», souligne Addiction Suisse. La prévention devrait être largement renforcée, car «aujourd’hui, les jeunes sont confrontés six fois plus souvent à des publicités pour le tabac qu’à des messages de prévention».

Un débat qui tourne en rond

Parmi les produits illicites, dont la consommation est bien moindre, le cannabis demeure la substance la plus consommée en Suisse. Si le CBD légal à faible teneur en THC a fait irruption sur le marché suisse en 2016, le débat sur la politique cannabis continue lui de tourner en rond. La situation internationale invite pourtant à développer un modèle de régulation adapté à la Suisse, préconise Addiction Suisse.

La cocaïne reste en vogue avec un volume de consommation annuel estimé à environ cinq tonnes pour des revenus de l’ordre de 330 millions de francs. Ce sont notamment des réseaux flexibles de trafiquants d’Afrique de l’Ouest qui écoulent la marchandise.

L’héroïne est elle importée et vendue essentiellement par des groupes albanophones. La quantité d’héroïne en circulation est estimée à 1,8 à 2,5 tonnes par an, alors que les prix sont beaucoup plus bas qu’il y a 20 ans.

Les médicaments sont aussi de plus en plus consommés

Addiction Suisse se penche aussi sur la consommation de médicaments. L'instance relève une hausse du recours à des antidouleurs forts, dont font partie les opioïdes, à l'origine d'une crise majeure aux Etats-Unis. Les analystes écrivent qu'«au cours des douze mois ayant précédé l’enquête, 19.4 % des personnes interrogées avaient pris au moins une fois un médicament de ce type (contre 17.3 % en 2011), dont une personne sur huit l’ayant obtenu sans ordonnance».

L'étude cite la Revue médicale suisse, qui fait état d'une «forte hausse» de la consommation d'opioïdes en Suisse.


A propos des opioïdes


A Hawaï, un élu propose la cigarette dès 100 ans

Faudra-t-il être centenaire pour pouvoir fumer à Hawaï en 2024 ? C'est le vœu d'un député de l'archipel américain qui a soumis au parlement local une proposition de loi visant à augmenter progressivement l'âge minimum pour acheter du tabac.

Le but de Richard Creagan, élu démocrate, est bien qu'Hawaï devienne le premier Etat américain à interdire de fait sur son territoire toute vente de cigarettes, «l'invention la plus mortelle de toute l'histoire de l'humanité», selon la proposition de loi qu'il a rédigée.

Un «esclavage»

«En gros, nous avons des gens qui sont sévèrement dépendants, de mon point de vue réduits en esclavage par une industrie incroyablement néfaste, qui les a faits prisonniers en concevant une cigarette hautement addictive, en sachant pertinemment qu'elle est extrêmement toxique», a déclaré au journal Hawaii Tribune Herald Richard Creagan, médecin de profession.

En 2016, Hawaï est devenu le premier Etat américain à avoir fait passer de 18 à 21 ans l'âge légal pour acheter des cigarettes, comme pour l'alcool.

Passer à 30 ans, puis peu à peu, à 100

La proposition de loi de Richard Creagan prévoit de le faire passer à 30 ans en 2020, à 40 ans dès 2021, puis à 50 ans en 2022 et 60 ans en 2023. A partir de 2024, il faudrait avoir au moins 100 ans.

Selon le député, cette façon de procéder permettrait à Hawaï d'interdire virtuellement toute vente de cigarettes sur son sol sans tomber sous le coup de recours en justice du lobby du tabac.

«L'Etat est obligé de protéger la santé du public», assure Richard Creagan, qui reconnaît avoir lui-même fumé pour rester éveillé durant ses gardes alors qu'il était interne en médecine. «Nous ne laissons pas les gens accéder librement aux opiacés par exemple, ou à un autre médicament sur ordonnance», plaide l'élu. La cigarette «est plus mortelle, plus dangereuse que n'importe quel médicament sur ordonnance, et elle est plus addictive», ajoute-t-il. «En tant que législateurs, il est de notre devoir d'agir pour sauver des vies. Si nous n'interdisons pas les cigarettes, nous tuons des gens», conclut-il. (AFP)

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