Armée

La droite craint une facture à 8 ou 9 milliards pour remplacer les avions de combat

Les rapports sur l’avenir des forces aériennes sont attendus au printemps prochain. Déjà des avionneurs, Américains en tête, font un lobbyisme actif au sein de la Berne fédérale pour vendre le remplaçant des Tiger et des F/A-18. Des parlementaires redoutent le coût astronomique de la future acquisition

Le conseiller fédéral Guy Parmelin y joue une bonne partie de son bilan à la tête du Département de la défense. Après l’échec du Gripen en 2014, l’acquisition de nouveaux avions de combat est en cours d’évaluation à Berne. Les résultats des travaux d’un groupe d’experts et les recommandations politiques d’un groupe d’accompagnement sont attendus au printemps prochain.

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Et déjà, a appris Le Temps, des constructeurs d’avions ont placé leurs pions dans la Berne fédérale. Les Américains sont très présents. Lockheed Martin qui fabrique le F-35 s’est adjoint les services d’une agence de lobby et de communication, nous indiquent différentes sources.

«A ma connaissance, ils ont déjà démarché auprès de politiciens et d’autres secteurs», affirme un proche observateur du dossier. «L’ambassade des Etats-Unis, pays de Lockheed Martin et de Boeing, s’est déjà mobilisée en organisant un événement à l’hôtel Bellevue cet été. Il y avait tous les capitaines de l’industrie et des gradés, dont le chef de l’armée. L’ambassadrice américaine s’est mise à disposition pour des conseils ou en cas de besoin d’accompagnement», raconte un autre connaisseur.

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«Saab (ndlr: le constructeur suédois du Gripen) a aussi déjà signé avec une agence de lobby en fin d’année dernière, la même qui l’avait conseillé la dernière fois d’ailleurs, sourit l’un de nos interlocuteurs. Et Airbus (ndlr: qui développe l’Eurofighter) a commencé à déployer son réseau.» En revanche, les Français de Dassault et leur Rafale se tiennent en retrait, d’après nos recherches. «Ils ont connu une cruelle désillusion la dernière fois et attendent de savoir exactement ce que la Suisse veut avant de se porter candidat», interprète l’une de nos sources.

Eviter le fiasco

Aujourd’hui, ce qui frappe les proches du dossier, c’est avant tout l’activisme précoce des Américains. Lors de la précédente mise au concours, qui avait vu le Gripen l’emporter sur le Rafale et l’Eurofighter, ils s’étaient en effet désintéressés de la Suisse. Mais le tableau de départ est aujourd’hui différent. «Ce qui a changé entre 2014 et aujourd’hui, c’est qu’on a mis sur la table toutes les options, y compris le fait de devoir remplacer non plus seulement le F-5, mais le F/A-18 également», indique Alexandre Vautravers, rédacteur en chef de la Revue militaire suisse.

Avant de définir le profil d’un éventuel nouvel avion de combat, le Conseil fédéral devra toutefois établir les besoins et les missions à remplir. La conseillère aux Etats Géraldine Savary (PS/VD) juge ainsi l’activité des constructeurs très prématurée: «Ils ont de l’argent à dépenser! Du groupe de travail sortira une série de recommandations seulement au printemps 2017 dont le Conseil fédéral sera libre de faire ce dont il a envie.»

Seule élue de gauche à faire partie de ce groupe d’accompagnement, elle s’engage de manière indépendante dans ce mandat et assure que «nous travaillons de manière constructive, sans tabou». Le conseiller fédéral Guy Parmelin a mis en place cette stratégie pour éviter de répéter le fiasco du Gripen, coulé en votation en 2014. On lui prête un souci honnête d’étudier sans a priori les scénarios qui sortiront de ces travaux.

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Frappée par une série noire d’accidents, la flotte d’avions de combat de l’armée a fondu ces dernières années. Il reste aujourd’hui 30 F/A-18 qui assurent notamment la police du ciel, et 53 F-5 Tiger. Les premiers ont une durée de vie établie à 2025, voire 2030 moyennant une remise à niveau. Les seconds, qui ne peuvent voler que de jour et par beau temps, auraient dû être mis à la casse cette année. Seuls vingt-cinq sont utilisés, «pour des raisons de coûts et d’optimisation de la flotte», explique le DDPS.

Peur du vide dans le ciel suisse

Au parlement fédéral, la droite craint un vide dans le ciel helvétique. Mais elle redoute encore plus la perspective de devoir procéder à un méga-achat. «Je suis ouvert à toutes les discussions, mais dans l’optique d’un remplacement intelligent, qui tienne compte de la fin de vie prochaine des F/A-18. Le scénario le plus dangereux pour moi serait un remplacement en une fois de la flotte. La facture s’envolerait alors à 8 ou 9 milliards et pas 3 milliards», pour un remplacement intégral de la flotte actuelle de quelque 60 avions, analyse le conseiller national Hugues Hiltpold (PLR/GE). Une somme que les votants auraient du mal à avaler. Un achat par étapes se justifierait aussi dans l’optique de la formation des pilotes.

La coalition qui a balayé le Gripen devra quant à elle réorienter sa stratégie. Réunissant le Parti socialiste, les Verts, les vert’libéraux et les Femmes PDC, elle l’avait emporté en 2014 en affirmant que le jet suédois n’était pas le bon avion et le moment inopportun.

Cette fois-ci, ses membres pourraient bien avoir le choix entre soutenir l’achat de nouveaux appareils ou défendre la mort des forces aériennes. Ils attendent de découvrir la stratégie de Guy Parmelin avant de se positionner plus clairement. Quel scénario pour l’avenir des avions de combat? Quatre pistes tiennent la rampe.


Scénario 1: Le F-35, l’arme de guerre

Il est vu par beaucoup comme un bijou de technologie, la Rolls-Royce des jets de combat et pourrait séduire les Suisses. Le F-35, un avion de combat furtif et multirôle construit par l’américain Lockheed Martin, a été choisi par l’Italie, les Pays-Bas ou encore la Norvège. Récemment, le Danemark l’a préféré au F/A-18 Super Hornet et à l’Eurofighter Typhoon et en a commandé 27 exemplaires pour environ 3 milliards de francs. La Belgique, en cours de sélection, en aurait fait son favori selon la RTBF.

Malgré tout, le F-35 connaît aussi des ratés techniques. Le fabricant Lockheed Martin parle d’un avion toujours en «phase de test». Cet appareil n’était pas sur les rangs à l’époque où le choix du Conseil fédéral s’est porté sur le Gripen. Ultra-sophistiqué, le F-35 est une arme de guerre. «C’est plus un avion qui bombarde qu’un avion intercepteur, analyse Giovanni Giunta, conseiller d’entreprise, vice-président de PME Romandie. Et avec les Américains, que ce soit pour les F/A-18 ou le F-35, il n’y a pas d’accès à la technologie. Ils livrent les avions avec des blackboxes, ce qui pose problème lors des mises à niveau. Dans ce cas, on dépend complètement du fournisseur américain.»

Scénario 2: Deuxième chance pour le Gripen

Et si le ministre de la Défense Guy Parmelin ressuscitait le Gripen? Un avion de combat «pas optimal en tout, mais moins cher», avait jugé à l’époque le Conseil fédéral. L’argument financier, en période de programmes d’économies, pourrait faire pencher la balance en faveur du jet suédois. «La principale critique en 2014 à l’encontre du Gripen E portait sur le fait qu’il n’existait que «sur le papier». Aujourd’hui, le Gripen E vole, il existe, et a toutes ses chances face à d’autres appareils plus chers, à mon avis», assure l’expert militaire Alexandre Vautravers.

L’origine suédoise de l’appareil, pays ami, qui partage avec la Suisse sa neutralité, reste un avantage. Pour convaincre avec le Gripen, il faudrait néanmoins beaucoup d’énergie à Guy Parmelin. La série de couacs ayant émaillé la campagne de vote de 2014 – des propos malheureux d’Ueli Maurer à la maladresse de l’ambassadeur suédois, en passant par les doutes techniques sur l’appareil – semble encore très présente dans la tête des citoyens.

Scénario 3: Des occasions pour commencer

Plusieurs pays sont en train de remplacer leur flotte – Grande-Bretagne, Allemagne, Italie, etc. – qui pourraient revendre des appareils à prix cassés à la Suisse. Ce scénario avait été évoqué en plein débat sur le Gripen avec des offres de F/A-18 finlandais et d’Eurofighter allemands. L’Eurofighter? Cet avion vit des heures difficiles. Airbus a annoncé la fin de sa production en 2018 s’il ne remportait pas de nouvelles commandes à l’export. Mais il reste intéressant en termes de compensations pour l’industrie.

«A mon avis, cela reste une option. L’Eurofighter d’occasion pourrait être l’occasion pour les pilotes de se faire la main avant une montée en puissance. Quatre Etats européens sont membres du consortium qui développe l’avion, ce qui n’est pas négligeable, tandis qu’Airbus reste un géant de l’industrie aéronautique», souligne Giovanni Giunta.

En revanche, il ne faudrait pas espérer, grâce à un tel achat, glaner une contrepartie diplomatique sur le front migratoire ou institutionnel. «Non, j’ai de la peine à envisager que la Commission européenne ait de la sympathie pour la Suisse parce qu’elle achèterait un avion européen», tranche Alexandre Vautravers.

Scénario 4: Le scénario «zéro avion»

La gauche l’a répété durant la campagne précédant le vote sur le Gripen: plutôt que d’acheter de nouveaux avions, la Suisse devrait miser sur une coopération renforcée avec des pays voisins, notamment pour assurer les tâches de police du ciel. Des drones ou autres nouveautés technologiques pourraient venir compléter le dispositif. «Si vous lisez les revues militaires, vous voyez que dans dix ans les drones supplanteront probablement en grande partie les avions de combat», s’exclamait ainsi l’ancien conseiller national Christian van Singer (Verts/VD) en 2013 lors du débat.

Cela dit, il n’existe aucun drone actuellement opérationnel pour le combat aérien. Leur rôle actuel dans ce domaine se limite à servir de cibles aux avions pilotés. Les drones ne permettent pas d’intervenir dans la 3e dimension, dans toute la profondeur du ciel – dans le cas de figure, par exemple, où un avion venait à disparaître des radars suisses, relève un expert militaire. La sous-traitance de la surveillance du ciel à des forces étrangères poserait aussi la question du respect de la neutralité. Et comme la métaphore de la maison sans toit utilisée par Ueli Maurer en 2014, l’état-major est d’avis que sans forces aériennes, il n’y a plus d’armée.


Le calendrier

Printemps 2017: Le groupe d’experts internes au DDPS livre son rapport. Il abordera notamment l’avenir des F/A-18 et des F-5. En parallèle, le groupe d’accompagnement, composé de politiciens, de fonctionnaires et de hauts gradés, livre des recommandations politiques.

2017: Le Conseil fédéral soumet au parlement un crédit EEP (études de projets, essais et préparatifs d’achat).

2020: Le choix du type d’avion de combat est arrêté.

2022: Un crédit d’acquisition est soumis au parlement.

2025: La livraison des jets commence.

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