Rapide, Christian Ferrazino l'est sans aucun doute. Un mois après son entrée en fonctions au Conseil administratif, il a déjà présenté sa politique d'aménagement et lancé plusieurs propositions pour faire bouger les dossiers que Genève traîne depuis des décennies, comme celui de la place des Nations. Dans les rangs de l'opposition, ce départ en fanfare ne convainc pas forcément. Pierre de Freudenreich, conseiller municipal libéral depuis huit ans, connaît bien l'urbanisme genevois. Il dit ce qu'il pense des principales orientations de la nouvelle politique d'aménagement de la Ville.

Le Temps: Christian Ferrazino veut privilégier une politique de concertation en matière d'aménagement pour dénouer les crispations genevoises. Cela suffira-t-il?

Pierre de Freudenreich: L'échec total de cette méthode a été démontré par le vote sur la place Neuve! Après d'intenses négociations, tous les acteurs concernés étaient d'accord sur le projet. Malgré cela, les Genevois ont dit non. Même chose pour le projet du parc Baud-Bovy, à Plainpalais: on ne compte plus le nombre de recours, malgré la concertation.

En privilégiant le dialogue, Christian Ferrazino n'invente rien. Il semble simplement oublier qu'au terme des discussions, il y a toujours une décision à prendre! Et qu'il est extrêmement difficile de contenter tout le monde. Il devra faire face à une réalité plus complexe qu'il ne la décrit. La seule concertation ne suffit pas.

– Où est la solution?

– A un moment donné, il faut savoir respecter les institutions et les projets qu'elles ont élaborés en tenant compte des intérêts de tous, comme ce fut le cas pour la place Neuve. A savoir: accepter une solution concrète plutôt qu'une solution parfaite. Sinon, rien ne bouge.

– Que pensez-vous de l'utilisation du droit d'initiative communale pour faire avancer les gros dossiers? Christian Ferrazino vient d'en user pour relancer l'aménagement de la place des Nations.

– C'est une excellente idée. La proposition de la Ville concernant la parcelle Rigot a le mérite de faire avancer la construction du collège Sismondi, un dossier qui traîne depuis trente-cinq ans! Sur la question de la place des Nations, l'initiative communale a clairement permis à Christian Ferrazino de prendre de vitesse Laurent Moutinot qui avait un peu délaissé ce projet. Mais il faut attendre de voir comment se passera le dialogue avec le canton pour mesurer l'efficacité de cette arme. Le revers de la médaille, c'est la prolifération des propositions communales: on aurait alors une politique des petits pas sans aucune cohérence générale.

– Des zones piétonnes et vertes, des transports publics plus efficaces, un bon réseau de pistes cyclables, des parkings d'échange aux portes de Genève. Cela suffira-t-il à désengorger le centre-ville et à le rendre plus attirant?

– A mon avis, toutes ces belles réalisations n'ont aucun sens tant que la question de l'accessibilité au centre ne sera pas réglée. C'est-à-dire: tant qu'on ne disposera pas d'un véritable périphérique en boucle qui permette de tourner autour de la ville sans avoir besoin de la traverser. Ce qui relance évidemment le projet d'une traversée de la Rade. Sans cette boucle, tous les efforts pour valoriser le centre-ville et le désengorger ne seront que purs bricolages! Des bricolages néanmoins utiles. Même si certains me semblent absurdes, comme la création d'une ligne de tramway Cornavin-Place des Nations. D'une part parce que le passage des trams va complètement engorger la rue de Lausanne. On s'amusera avec les bouchons. D'autre part, parce qu'il n'y aura personne à transporter sur la place des Nations si rien ne s'y construit…

– Quel est le point faible de cette nouvelle politique d'aménagement?

– C'est une politique qui ne prend pas en compte le financement de ses projets. Où trouver des fonds alors que les dettes de la Ville de Genève s'élèvent à 1,8 milliard, que le déficit 1998 est de 15 millions et qu'en 2001 les comptes doivent être équilibrés pour éviter une hausse d'impôt programmée par l'Etat! Christian Ferrazino oublie les intérêts de l'économie privée lorsqu'il ne pense qu'au bien-être des habitants sans penser aux revenus des commerçants. Ces derniers ont besoin que les voitures puissent accéder au plus près du centre. Une bonne zone piétonne est une zone dont la périphérie est accessible aux voitures! Et cela manque au programme. Pour cette raison, il y aura certainement de nombreuses oppositions aux projets de Ferrazino au sein de l'économie privée.

– Votre stratégie consistera-t-elle à jouer du référendum à tour de bras?

– Non. On ne veut pas d'une politique d'échec à tout prix. Si les projets sont bons, il n'y a pas de raison de les faire capoter. Par contre, nous privilégierons l'équilibre du budget. La Ville doit se concentrer sur la rénovation de son parc immobilier. Et tenir compte des intérêts de l'économie privée en imaginant un urbanisme au sens large.