Pascal Couchepin n'avait jamais caché sa volonté de devenir l'homme fort du Conseil fédéral. Un peu plus d'un an après son entrée en fonctions, il est en train d'asseoir son autorité au sein du collège gouvernemental et au-delà. Le chef du Département de l'économie a occupé un vaste espace de terrain en une petite semaine. Mercredi dernier, le Conseil fédéral dénonçait officiellement, dans une démarche tout à fait inhabituelle, la dernière initiative populaire de l'extrême droite. Pascal Couchepin n'était pas le seul à avoir forgé cette prise de position. Mais en rebondissant dimanche dans la presse alémanique, où il s'en est pris avec vigueur à Christoph Blocher en l'accusant de diviser la Suisse, il a pris en quelque sorte la tête d'une croisade contre le tribun zurichois, en donnant de la substance à un mouvement qui n'attendait apparemment qu'une impulsion et un chef pour se développer. Hier encore au cours d'une rencontre avec la presse à l'île Saint-Pierre, il s'est affirmé, dans un autre registre, comme le pôle de la résistance au populisme.

Certes, il n'y a rien de très original dans ces lignes directrices conçues à la fois comme une profession de foi et comme le programme de législature du patron de l'Economie publique. Mais le geste vaut autant que le contenu. C'est la première fois que le chef du département élabore, ou tout au moins commande ,l'élaboration d'un tel programme. Après le pragmatisme chaleureux et conciliateur de Jean-Pascal Delamuraz, son successeur affiche une ligne, un embryon de doctrine économique. Quelques semaines auparavant, Pascal Couchepin avait déjà publié, dans le service de presse du Parti radical, une contribution, largement reprise par la presse quotidienne, en forme de credo politico-économique. Il y rappelait les grands principes du libéralisme économique en posant le postulat qu'une politique libérale sert l'économie mais ne la flatte pas.

Dans une classe politique peu portée sur la réflexion, dans un Conseil fédéral dont les membres ne s'expriment guère que de manière ponctuelle, la cohérence de la démarche, dans la durée, est frappante. Mais surtout elle tombe on ne peut mieux à point, au moment où le débat politique tend à se polariser autour des initiatives d'une droite conservatrice et populiste qui donne le ton et impose impunément ses thèmes. Pascal Couchepin prend l'exact contre-pied de Christoph Blocher, avec une vision et des arguments à l'appui, et non de simples anathèmes. A la vision protectionniste, fondée sur le court terme et la défense d'intérêts sectoriels du ténor de l'UDC, il oppose une politique économique axée sur l'ouverture, le long terme et l'intérêt général. Le premier exploite les angoisses de l'opinion, le second l'exhorte à la confiance et à l'optimisme.

Dans une droite et un centre tétanisés par les succès de l'UDC au point de ne pouvoir imaginer d'autre planche de salut qu'un alignement servile sur ses thèses, Pascal Couchepin sonne le réveil du camp libéral. Il s'en fait le héraut en tant que membre du Conseil fédéral, ce qui est nouveau dans les mœurs politiques suisses, et endosse pratiquement une responsabilité de chef de parti, ce qui est également inhabituel. Son coup de gueule contre Christoph Blocher a eu pour premier effet d'inciter le président des radicaux, Franz Steinegger, à mordre lui aussi.

Il faut dire que le milieu à réveiller en priorité est bien le marais du radicalisme conservateur et les cercles proches de l'économie, déboussolés et tout prêts à prêter une oreille attentive aux sirènes blochériennes. Ce courant avait placé de grands espoirs en Kaspar Villiger, chargé de reprendre en main les finances fédérales au terme du règne d'Otto Stich. Il a été cruellement déçu et considère Kaspar Villiger comme une sorte de Stich bis, en matière fiscale tout au moins. Le ministre des Finances l'a en outre sérieusement agacé, récemment, par ses prises de position sur l'initiative en faveur de la propriété du logement et sur l'assurance maternité.

Pascal Couchepin n'était pas, à l'origine, le candidat favori des milieux de l'économie. Lesquels se méfiaient de ce radical valaisan, donc atypique, que sa longue attente dans l'ombre de Jean-Pascal Delamuraz avait confit dans un silence prudent passant pour de l'opportunisme. Il semble qu'ils aient en partie changé d'avis. Le ministre de l'Economie, qui a toujours dit qu'il ne voulait pas d'une navigation à vue, est au moins en train de définir une ligne claire. Les milieux intéressés peuvent savoir où ils en sont et où ils vont. En contraste avec le manque de charisme et le peu de poids politique de Kaspar Villiger, ils peuvent avoir l'impression d'être à nouveau représentés au Conseil fédéral.

Pascal Couchepin paraît ainsi en mesure d'incarner la droite libérale avec suffisamment de rigueur pour rassurer les milieux économiques et assez de souplesse pour ne pas trop effrayer les autres. Quand on a défini une ligne, il est plus facile de faire des concessions, comme on l'a vu avec les mesures d'accompagnement à la libre circulation des personnes. Cela le met en position de jouer les premiers rôles, en profitant du vide politique. En valeur politique absolue, le credo du ministre de l'Economie représente une modeste contribution conceptuelle. Mais il n'y a rien d'autre à opposer aux initiatives simplistes de l'extrême droite.

Après avoir amusé l'opinion avec le psychodrame de la succession au Conseil fédéral, dont le scénario s'est de surcroît écrit tout seul, les démocrates-chrétiens n'ont rien à proposer et ont disparu de la scène politique. Privés du stratège et expert en coups fourrés Peter Bodenmann, les socialistes sont étrangement silencieux. Pascal Couchepin a quant à lui su rassembler quelques munitions pour déclarer la guerre à l'extrême droite et manifeste, on l'a vu mercredi à l'île Saint-Pierre, certaines aptitudes à occuper le terrain médiatique. Si ce n'est pas en soi suffisant, cela aura peut-être valeur d'exemple et d'encouragement. Et s'il s'avère que Christoph Blocher a franchi la ligne rouge, ce pourrait être le signal du lâcher des chiens.