Avant même d'avoir quitté le gouvernement, Ruth Dreifuss restera dans l'histoire comme la conseillère fédérale ayant le mieux raté son départ. Si elle souhaitait, comme elle l'affirmait, calmer le jeu en annonçant une démission conjointe avec Kaspar Villiger, elle a obtenu le résultat inverse. Mais elle est elle-même la principale victime de sa fausse manœuvre, qui lui a d'ores et déjà réservé une fin de carrière bien amère. L'annonce de sa démission, d'ici à la fin du mois de septembre sans doute, apparaîtra comme une simple confirmation. La Berne fédérale n'est déjà plus préoccupée que de la succession. Et c'est aussi la première fois que l'organisation du Conseil fédéral une fois qu'il aura accueilli deux nouveaux venus agite autant les esprits que le choix des futurs élus.

Qui ira où? On ne le saura qu'au terme de la première séance du Conseil fédéral, et les choix n'auront guère été arrêtés que la veille au soir, et encore. On a tendance à négliger le fait que la répartition des sièges ne se règle qu'entre les personnes directement concernées et que, une fois refermée la porte du Conseil fédéral, personne, ni les partis ni les groupes parlementaires, ne peut plus influencer leur choix. En attendant, cela n'empêche pas les spéculations et les conjectures de fleurir.

Elles tournent toutes peu ou prou autour de Pascal Couchepin, qui prend apparemment le plus grand plaisir à brouiller les pistes et à envoyer des signaux contradictoires. Autant que par la personnalité du ministre de l'Economie, cette attention tient au fait qu'il sera le premier à émettre ses vœux. Et l'on sait que le Conseil fédéral n'a recours au vote qu'en toute dernière extrémité pour la répartition des départements. La parole est en pareille circonstance prise en fonction de l'ordre d'ancienneté. Ce sera donc à Moritz Leuenberger de s'exprimer en priorité. Mais comme il entend conserver son département, Pascal Couchepin sera le premier à faire éventuellement valoir une volonté de changement. Ce sera ensuite le tour de Ruth Metzler, mais la ministre de la Justice, terriblement affaiblie par le cafouillage du taux minimum du deuxième pilier, ne devrait pas pouvoir faire autre chose que subir la loi de ses collègues. Entre elle et le petit dernier, Samuel Schmid, il ne reste guère que Joseph Deiss à pouvoir faire valoir ses préférences.

Trois considérations permettent de réduire les combinaisons possibles. Il est loin d'être sûr que Pascal Couchepin abandonne son département. Mais s'il quitte l'Economie, il est peu probable que ce soit pour les Finances. L'aridité de l'élaboration du budget ne paraît guère convenir à son tempérament, les affrontements que cela suppose sont feutrés et ne sortent pas du sérail, ce n'est pas une matière propice aux grandes controverses publiques qu'il affectionne. Il paraît tout aussi peu vraisemblable que les partis bourgeois acceptent de confier les Finances à un socialiste, vu le rôle de rempart du secret bancaire que joue ce département dans les négociations internationales. On sait enfin que les socialistes vivent comme une véritable hantise la perspective de se voir reléguer aux Affaires étrangères.

Si les partis bourgeois ont décidé de reprendre en main le Département de l'intérieur, Pascal Couchepin paraît le mieux placé. L'exercice promet de belles bagarres, il ne lui déplairait pas d'être sous les feux conjoints de la gauche et de l'UDC, la matière se prête aux démonstrations pédagogiques qu'il affectionne. Il ne détesterait sans doute pas non plus s'imposer dans un milieu hostile, où l'on appréhende sa venue comme une île du Pacifique ayant reçu un avis de typhon. Un contexte aussi conflictuel ne paraît justement pas fait pour Joseph Deiss, qui pourrait choisir de rester aux Affaires étrangères, où il paraît en passe de reprendre de l'assurance, en particulier grâce à la poigne de son nouveau secrétaire général. Il paraît par ailleurs moins menacé dès lors que Ruth Metzler pourrait le remplacer dans le rôle de maillon faible. Il resterait à répartir l'Economie, les Finances et Justice et police. Rien ne dit que les milieux économiques se montreraient irrémédiablement hostiles à l'idée de confier l'Economie à une conseillère fédérale socialiste. A moins que celle-ci ne succède à Ruth Metzler, qui prendrait la place de Pascal Couchepin, le nouveau radical reprenant les Finances. Tel était, à notre connaissance, l'état des conjectures dans la capitale fédérale mardi en fin d'après-midi.