Enquête

Les drôles de mystères de l’affaire Maudet

La lecture des deux procès-verbaux révélés lundi sur le site du «Temps» soulève encore de nombreuses questions. Coup de projecteur sur certains détails troublants

«Dès cet instant, 17h00, Pierre Maudet quitte la salle d’audience». La note figure au procès-verbal consacré à l’interrogatoire de Magid Khoury, l’un des deux professionnels de l’immobilier mis en prévention le 5 décembre pour avoir octroyé divers avantages au ministre genevois, procès-verbal dont l’essentiel a été révélé lundi sur notre site internet.

Le conseiller d’Etat est parti au moment où la question du projet dit du Pré-du-Stand, proche de l’aéroport, allait être abordée. «Pour se rendre à un rendez-vous à son bureau, tout simplement», nous précisent ses avocats, Mes Grégoire Mangeat et Fanny Margairaz. Ces derniers ajoutent que la présence de Pierre Maudet n’était pas obligatoire, «mais qu’il a souhaité assister à l’audience pour le cas où sa collaboration serait nécessaire».

Le Pré-du-Stand – un vaste dossier encore en mains du Grand Conseil, qui devra décider d’une subvention d’investissement – figure au nombre des «retours d’ascenseur» et autres facilitations potentiellement espérés du côté des généreux amis du magistrat. Ceux qui ont notamment organisé le voyage d’Abu Dhabi tous frais payés, gâté toute la famille sur place, offert tout ou partie d’une fête d’anniversaire et financé un sondage à l’approche de la période électorale.

Magid Khoury précise d’entrée de cause: «Je ne suis jamais intervenu auprès de Pierre Maudet sur des éléments en lien avec mon activité professionnelle. Je ne lui ai jamais demandé d’intervenir en ma faveur sur un projet ou sur un autre.» A-t-il proposé un projet au ministre? «Je lui ai parlé d’un projet. Je lui ai parlé du projet Pré-du-Stand. Lors d’une réunion informelle autour d’un repas, je l’ai informé que j’achetais un terrain au Grand-Saconnex […] Il s’agissait de la création d’un campus de l’excellence et de l’innovation à Genève, axé sur les sciences.»

Finalement, Magid Khoury confirme: «Il est exact de dire s’agissant du projet Pré-du-Stand, que Capvest a sollicité directement un entretien avec Patrick Baud-Lavigne, suite à la réunion avec Pierre Maudet lors de laquelle ce projet a été évoqué. Il est exact de dire que les contacts avec le département de l’Economie, nous les avons obtenus via Pierre Maudet et Patrick Baud-Lavigne. Il est également exact de dire que dans ces cas-là, il n’est pas inutile de bénéficier d’un certain réseau.» Et d’ajouter: «J’estime néanmoins n’avoir bénéficié d’aucune faveur en étant reçu par le département ou par la promotion économique.»

«Contacts de très hauts niveaux»

Parmi les étrangetés découvertes à la lecture de ce procès-verbal, il y a la lettre de remerciements envoyée par Pierre Maudet «pour les contacts de très hauts niveaux que tu m’as permis d’avoir à l’occasion du voyage à Abu Dhabi». Interrogé à ce sujet, Magid Khoury répond: «Le seul contact dont je me souviens est celui avec le cheikh Hazaa bin Zayed Al Nahyan (le chef de la sécurité, ndlr), qui a été organisé par mon oncle.»

La seconde poignée de main avec le plus puissant cheikh Mohamed bin Zayed Al Nahyan – prince héritier, commandant en second des forces armées et auteur de l’invitation – est décrite par l’entrepreneur Antoine Daher. C’était dans le hall de l’hôtel. Le fameux Saïd Bustany a reconnu «un des cheikhs importants» et a négocié avec sa garde rapprochée pendant qu’Antoine Daher a appelé Pierre Maudet pour qu’il vienne les rejoindre. «Ils ont discuté environ dix minutes. J’étais présent […] Ils se sont salués, ont parlé de la Suisse et d’Abu Dhabi. Il n’y a eu aucune discussion de fond.»

Contactés sur ce point, les avocats du ministre ajoutent: «Il s’agit d’une rencontre avec un premier cheikh, dans le centre de vidéosurveillance du Grand Prix; puis d’une rencontre fortuite avec le cheikh Mohamed Bin Zayed Al Nahyan, qui a permis une brève discussion sur le parvis de l’hôtel et quelques échanges de politesses.»

Coopération policière?

Autre élément nébuleux de ce dossier. Le mail du magistrat à Antoine Daher (lequel avait visiblement négligé de «faire le ménage» sur son téléphone portable avant sa première convocation et la saisie de l’appareil) évoque le prochain voyage à Abu Dhabi, mais aussi «des contacts et échanges qui vont bon train en matière de coopération policière». L’entrepreneur ne dit rien sur ce point. Les défenseurs du ministre nous précisent: «Il ne s’agit de rien d’autre que la continuation d’échanges assez lâches, commencés il y a de nombreuses années par d’autres personnes que notre client.»

Last but not least, Antoine Daher est interrogé sur un message adressé par le chef de cabinet, fin septembre 2016, soit dix mois après le voyage. Patrick Baud-Lavigne écrit: «By the way, Abu Dhabi nous a répondu hier. Je t’en parle la semaine prochaine. Très positif!» L’entrepreneur ne se souvient pas à quoi l’ancien bras droit faisait référence. Contacté alors qu’il se trouvait en déplacement, l’avocat de ce dernier, Me Jean-Marc Carnicé, n’a pas été en mesure de réagir sur ce point.

Quant aux avocats du magistrat PLR, ils restent malgré tout confiants: «Bien évidemment, Monsieur Maudet n’a pas fait tout juste. Mais le droit pénal est un registre grave, exceptionnel, qui ne se confond pas avec les erreurs d’appréciation, qu’elles soient celles de l’homme ou celles du politique.»

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