Armée

Ces drones fatigués qui n’arrivent plus à Genève

Les drones de l’armée en renfort des gardes-frontières ont dû quitter Payerne pour Emmen (LU). A cause de la fête de lutte. Ils ne pourront donc plus desservir Genève cette année, car leur autonomie de vol est insuffisante

C’est une histoire pittoresque comme seule l’armée suisse sait en élaborer. Après celle des avions de chasse qui ne pouvaient voler qu’aux heures de bureau – on l’avait appris suite au détournement en 2014 d’un avion sur l’aéroport de Genève, qui avait dû être escorté par des chasseurs italiens et français – voici celle des drones incapables de se rendre au bout du Lac.

Et pourquoi donc? Parce qu’ils décollent cette année de Emmen, dans le canton de Lucerne, et non plus de Payerne. Or, vu de Emmen, Genève se situe au diable vauvert. Quand on sait qu’un drone ADS 95 a une autonomie de vol entre trois heures et demie et quatre heures, voir six heures s’il dispose d’un réservoir supplémentaire, le temps manque pour qu’il accomplisse sereinement sa mission. A peine arrivé, il devrait faire un petit tour et puis s’en aller. Impossible, dans ces conditions, de pister le malfrat.

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Pourtant, la Suisse avait résolu de mettre au service des douanes ces engins de surveillance entre 50 et 60 jours par an, pour traquer les véhicules et les individus suspects. Modus operandi: les forces aériennes, aux commandes, dirigeraient ces engins selon les ordres des gardes-frontières chargés, eux, d’analyser les images et de les transmettre au personnel au sol. Pour un coût d’utilisation de 7300 francs par heure. Cibles visées: cambrioleurs, trafiquants, passeurs qui acheminent des clandestins, personnes recherchées en lien avec la menace terroriste.

Place aux lutteurs à la culotte, exit les drones

L’air de Payerne ne leur convenait donc plus? La réponse est confondante: cet été, cette base aérienne accueillera la fête de lutte et de jeux alpestres d’Estavayer-le-Lac. Place aux lutteurs à la culotte, exit les engins volants. Des restrictions aux activités aériennes empêcheront donc les drones d’opérer depuis la Broye. Pour autant, la porte-parole des forces aériennes, Delphine Allemand, se veut rassurante: «Les drones décollant d’Emmen arrivent à rejoindre Genève. Le temps d’engagement sur place sera par contre plus court. Et à partir de 2017, les drones opéreront à nouveau en été pendant plusieurs semaines depuis Payerne.» Voire. Car entre le Département de la défense (DDPS) et le Corps des gardes-frontières, les violons ne sont pas accordés. Le porte-parole de l’Administration fédérale des douanes (AFD), David Marquis, est formel: «Puisque l’engagement de drones ne serait possible que pour un court laps de temps, un engagement à Genève depuis Emmen n’a pas de sens. En conséquence de quoi, aucun engagement n’a été planifié pour 2016.»

Des propos qui fâchent un responsable des garde-frontières genevois: «C’est un comble! Encore une preuve qu’on vit dans le monde des bisounours! La Confédération avait acquis ces drones pour aider les gardes-frontières, et maintenant les voilà incapables de venir ici. On aurait mieux fait d’acheter des dirigeables gonflés à l’hélium!» Une colère qui pourrait toucher d’autres cantons romands, à entendre le porte-parole de l’administration fédérale des douanes: «Le fait qu’ils ne puissent plus décoller de Payerne affectera différents points de frontières de Suisse occidentale. Mais pour des raisons tactiques, nous ne pouvons pas dire lesquels.» Même réponse motivée par le secret défense à la question de savoir s’il est possible de remplacer les drones inopérants par des hélicoptères. Motus encore lorsqu’on demande combien de drones ont desservi les gardes-frontières genevois l’année dernière. En revanche, le conseiller d’Etat genevois en charge de la sécurité Pierre Maudet peut éclairer sur ce point: «Aucun engagement concret et opérationnel ne s’est effectué en opération conjointe entre la police et les gardes-frontières. Seuls quelques entraînements par année ont lieu sporadiquement entre les deux corps. Cette utilisation n’a donc pas de grande répercussion sur nos capacités opérationnelles pour l’accomplissement de nos missions quotidiennes.»

C’est heureux. Mais où l’on apprend aussi que ces drones ne servaient pas à grand-chose à Genève. Reste à voir s’ils sauront éloigner les dangers qui menacent de frapper la Suisse orientale.

Collaboration: Edouard Bolleter

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