Religion

Duel de fortes têtes chez les protestants vaudois

La grève de la faim d’un pasteur licencié est le pire conflit vécu par l’Eglise réformée depuis au moins dix ans. Venue porter soutien au gréviste, Suzette Sandoz se dit choquée: les dirigeants de l’église cherchent-ils à «donner l’image du plus mauvais employeur du canton?»

Sur la terrasse du Château d’Ouchy, mercredi soir dernier, le pasteur Daniel Fatzer, la gorge nouée, fait face à son épouse. Il l’a appelé en sortant du bureau de la conseillère d’Etat Béatrice Métraux. «Viens, je t’invite à dîner». La nouvelle qu’il a reçue dans l’après-midi l’a laissé abasourdi. Xavier Paillard, le président du conseil synodal, l’organe exécutif de l’Eglise évangélique réformée vaudoise (EERV), l’avait convoqué pour lui annoncer son licenciement avec effet immédiat, après trente-trois ans d’office. La ministre verte vaudoise jouait le rôle de médiatrice.

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Devant un filet de féra du lac et un verre de St-Saphorin, Daniel Fatzer retourne la situation dans sa tête. Pasteur trublion et provocateur au sein de son Eglise de St-Laurent, il vivait sous le coup d’un ultimatum de l’EERV depuis longtemps. «Voilà, on y est», se dit-il, presque soulagé. Dès lors que faire? Il pense à ses collègues déjà licenciés, dont certains ont assigné l’église en justice. Il sent Dieu à ses côtés. Il médiatisera l’affaire. Sa femme, bien que très inquiète, le soutiendra. Au pied du donjon, construit en 1177 par l’évêque Landry de Durnes, Daniel Fatzer prend son dernier repas. Il entame aujourd’hui son sixième jour de grève de la faim.

Depuis l’entrée en vigueur de la loi sur les relations entre les pasteurs et les églises en 2007, l’EERV fait face à de nouvelles responsabilités d’employeur. Les pasteurs et les diacres ne dépendent plus de l’Etat, mais du Conseil synodal. Et l’apprentissage se passe dans la douleur. Alors que Xavier Paillard a succédé à Antoine Reymond à la présidence de l’exécutif de l’église, cinq licenciements ayant trait à des rapports tendus avec l’autorité ecclésiale, et autant de procédures au tribunal ont eu lieu ces deux dernières années.

Depuis une semaine, la situation s’est encore aggravée et le tableau n’est pas beau. D’un côté, un pasteur amaigri, alité au sein de l’Eglise St-Laurent demande sa réintégration immédiate et la création d’une commission de sages discutant d’une réinsertion de ses collègues licenciés. «Je me demande si ce ne sont pas ces gens qui renvoient à tour de bras qui devraient offrir leur démission!», lance le protestataire. De l’autre, un conseil synodal qui campe sur ses positions. «Nous n’allons évidemment pas revenir sur notre décision, surtout depuis la médiatisation hors pair générée par Daniel Fatzer. Quant aux autres cas de licenciements, ils ne résultent en rien d’autoritarisme», dit Xavier Paillard.

Une église réformée réputée pour être collégiale

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Suzette Sandoz, ancienne conseillère nationale libérale venue porter soutien au gréviste, juge scandaleuse cette absence de gestion des ressources humaines au sein de son église. «Je tombe des nues lorsque je vois le ton avec lequel sont écrites les lettres du conseil synodal. Cherchent-ils vraiment à donner l’image du plus mauvais employeur du canton?»

Pourtant, l’église réformée vaudoise se veut plus collégiale qu’autoritaire. «Si nous n’étions pas dans l’Eglise protestante, nous ne pourrions pas avoir un pasteur qui s’attelle à défier l’église! C’est justement parce que celle-ci n’a pas reçu la transmission du pouvoir de Saint-Pierre qu’elle ne peut prétendre à l’exclusivité théologique», relève Suzette Sandoz.

Membre du synode qui s’est réuni ce week-end, Suzette Sandoz est convaincue qu’une réconciliation est la seule solution. «Le conseil synodal doit accepter que les règles fassent l’objet de lectures différentes. Nous sommes une église, nous savons interpréter les textes… Mais je suis entourée de personnalités têtues», dit-elle en lançant un sourire à Daniel Fatzer, fermement installé dans son lit.

L’affaire n’est pas près d’être terminée. Samedi, le parlement de l’EERV a créé une commission de médiation et de traitement des litiges qui verra le jour dès le 1er juillet. Mais dimanche, pendant le culte de Saint-Laurent, des membres du conseil synodal sont entrés pour s’assurer que Daniel Fatzer ne prêchait pas. Durant dix minutes, ils ont justifié le licenciement de l’alité devant l’assemblée: «La déontologie ne lui permettait pas de citer nommément, durant le culte, sur les ondes radiophoniques le nom d’un collègue licencié par l’Eglise.» Une cellule de crise, composée notamment de Xavier Paillard, s’est réunie lundi soir pour prendre acte des «effets collatéraux du licenciement de Daniel Fatzer».

De quoi le nom de Daniel Fatzer sera-t-il l’écho? Bien que les questions religieuses relèvent des compétences cantonales, Daniel Fatzer a reçu de nombreux témoignages de dysfonctionnements paroissiaux au niveau suisse. «Je crois que mon cas va faire bouger les choses», confie-t-il.

[NLDR: Ce texte a été modifié après publication, Suzette Sandoz n'ayant jamais été désignée comme médiatrice dans ce conflit – ce rôle incombe à la conseillère d'Etat Béatrice Métraux – mais étant simplement intervenue à titre personnel pour maintenir un contact entre les personnes impliquées.]

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