Ce devait être l'œuvre de sa vie: des chambres tournantes, un mobilier des plus originaux, un bar qui monte et descend, un jacuzzi sur le toit, etc., et tout cela au pied du Cervin, dans un décor de rêve. «Into the Hotel», le projet artistique et très médiatique du Zermattois Heinz Julen, a pris malgré lui une autre direction. Pressé par son partenaire, la société USM U.Shärer Söhne AG à Munsingen, l'artiste est dorénavant écarté du conseil d'administration, et pour ainsi dire du projet de cet établissement 5 étoiles pas comme les autres. Il avait jusqu'au 31 juillet pour faire valoir une option d'achat. Le délai étant échu, le pragmatisme l'a finalement emporté sur l'utopie. Ce qui réjouira peut-être des Zermattois qui étaient souvent restés sceptiques, pour ne pas dire sarcastiques, face à un projet jugé capricieux ou, selon les avis, mégalomane.

Si la société partenaire ne veut pas commenter davantage ce divorce entre l'artiste et le financier, Heinz Julen ne cache pas que les problèmes sont apparus après l'inauguration en grande pompe de l'hôtel, le 29 février dernier, «pour des raisons émotionnelles et de jalousie, note-t-il. C'est pour ça que cela n'a plus joué avec mon partenaire. Tout s'est bien déroulé durant la construction. A un moment, il a été décidé d'un commun accord d'agrandir, avec pour conséquence une augmentation du prix. Après l'ouverture, ils ont trouvé que le projet était trop artistique, qu'il y avait trop de place pour la galerie d'art, et ils ont proposé de faire un fitness à la place. Ensuite, ils ont fait pression sur moi, en me faisant comprendre que le pouvoir de décision était là où il y avait l'argent. Pourtant, pendant deux ans, jamais l'argent n'a été un problème.»

En fait, les problèmes avaient déjà commencé au début de l'hiver dernier, alors que le toit n'était pas encore terminé. La dureté de l'hiver et les intempéries de décembre consécutives à Lothar ont mis à mal une couverture provisoire, finalement remplacée par des plastiques. Pourtant, l'inauguration a quand même eu lieu, et l'hôtel a été ouvert. Mais pour seulement six semaines. Depuis, silence radio.

S'il y a eu des facteurs «émotionnels», il semble toutefois que la pression financière a été déterminante. Peu après l'ouverture, alors que des entreprises attendaient le règlement de leurs factures, Heinz Julen a dû se résoudre à céder dans un nouveau contrat sa majorité dans l'hôtel, qu'il détenait jusque-là à égalité des parts. «Depuis le mois de mai, je n'ai rien pu faire de plus; les plastiques se sont déchirés, et le bâtiment n'a plus été entretenu. Je n'ai pas pu finir le chantier: alors qu'il était avancé à 90%, je n'étais plus autorisé à y entrer. Maintenant j'ai l'impression que mon partenaire veut investir encore de l'argent pour effacer toute trace de mon travail, et, pour moi, c'est une situation très difficile. Ce qu'ils ont, c'est le capital, mais moi j'ai une histoire… et je vais essayer encore de me mettre à table avec eux pour discuter», conclut-il.

Fermé jusqu'en 2001

Les nouveaux propriétaires majoritaires, eux, mettent en cause dans un communiqué succinct la qualité d'une partie des travaux effectués jusqu'ici, et annoncent qu'ils vont entreprendre dès ce mois-ci une opération d'assainissement et de finition du toit et des façades. Ce chantier ne sera pas bouclé pour la prochaine saison d'hiver. Ainsi donc, «Into the Hotel» ne sera pas rouvert avant l'année prochaine. Et, de toute évidence, l'esprit de folie de Heinz Julen n'y soufflera plus que dans une moindre mesure. Mais son aventure devrait rester une bonne carte de visite.