Crise

Duel au sommet des prisons genevoises

Rien ne va plus entre le patron de l’Office cantonal de la détention et le directeur de Champ-Dollon. Philippe Bertschy et Constantin Franziskakis s’opposent sur des questions de gouvernance alors qu’un nouveau règlement est en cours d’élaboration. Analyse des crispations

Au sein de la police judiciaire, on a pour habitude de dire que la date du départ de ce haut gradé est devenue un jour férié. La cote de popularité de Philippe Bertschy ne s’est guère améliorée depuis sa nomination à la tête de l’Office cantonal de la détention (OCD). Obsession de la hiérarchie, manie du contrôle et style cassant, il n’en fallait pas davantage pour plonger le pénitentiaire genevois encore un peu plus dans le chaos. Les tensions sont exacerbées avec la prison de Champ-Dollon. Les gardiens tombent beaucoup malades. Et surtout, depuis une semaine, Constantin Franziskakis, directeur sous pression de cet établissement, est au repos forcé à 50% et ce jusqu’à Noël. De quoi craindre un avis de tempête au sommet.

Groupe de confiance saisi

Tous les ingrédients sont réunis pour rendre la situation explosive. Le Groupe de confiance, une structure indépendante au sein de l’État appelée à se pencher sur des cas d’atteinte à la personnalité, de mobbing et de conflits relationnels au travail, a été saisi de reproches contre Philippe Bertschy. La procédure est au stade de la phase informelle avec une observation de la situation qui dure depuis six mois.

Cette ambiance délétère a été confirmée par l’audit de la Cour des comptes, présenté mi-septembre, qui relève un climat insatisfaisant, un malaise important, une situation de souffrance d’une partie du personnel d’encadrement et des relations professionnelles très tendues. Le principal intéressé a promis un profond changement de gouvernance à travers, notamment, le nouveau règlement destiné à mettre en musique la loi récemment votée par le parlement.

Contrôle accru

Or, ce projet de règlement sur l’organisation des établissements et le statut du personnel pénitentiaires (ROPP), mis brièvement en consultation, suscite surtout des réticences. En substance, ses détracteurs reprochent à la direction générale de vouloir accroître sa mainmise sur les établissements en se mêlant de trop près de l’opérationnel et en soumettant à son contrôle toute initiative, concept ou information vers l’extérieur.

La création d’un poste très inédit de gardien-chef principal/major, subordonné hiérarchiquement au directeur général de l’OCD et appelé à exercer un commandement transversal sur le personnel de tous les établissements, est aussi critiquée. Les oppositions font état d’une double hiérarchie nuisible ainsi que d’un commandement détaché du terrain et de ses contraintes. De même, l’introduction surprise du port du matricule pour les agents de détention est perçue comme une mesure dangereuse en milieu fermé et qui peut exposer ces derniers à des rumeurs ou des vengeances.

Gardiens déstabilisés

La perspective de ce corset réglementaire s’ajoute à une récente déception de taille pour les gardiens. Tout en unifiant leur statut d’une main, le parlement a voté de l’autre pour une affiliation des futurs arrivants à la caisse de retraite de l’État de Genève. Ce qui de fait, pour un temps du moins, va créer une inégalité avec les anciens qui bénéficient des avantages de la caisse de retraite de la police. Le paiement de leur assurance maladie est désormais également remis en question par le politique.

Perte des acquis sociaux, incertitudes liées à cette nouvelle gouvernance, hiérarchie en souffrance, il n’en fallait pas plus pour faire grimper la fièvre et donc l’absentéisme, comme l’a rapporté la Tribune de Genève, au sein de Champ-Dollon. La mise en doute des certificats médicaux par l’OCD — Philippe Bertschy évoque une «action irresponsable» dans un courrier aux collaborateurs — et la lettre de mise en garde du conseiller d’Etat Pierre Maudet, ont rétabli les fiévreux (le taux est passé du pic de 24% à 12%) mais aussi attisé la grogne du syndicat qui promet déjà moult actions. Rien de très nouveau.

Fortes têtes

En revanche, plus frappante est la manière avec laquelle Philippe Bertschy a réussi, en une année et demie à la tête de l’OCD, à froisser tout le monde. Le procureur général, auquel il a écrit pour demander de lui adresser désormais toute correspondance destinée à Champ-Dollon en relation avec les courriers aux détenus. La Faculté de droit, qui se voit reprocher de ne pas lui avoir soumis les résultats d’un master sur la détention avant jugement et d’avoir ainsi créé de potentiels «risques opérationnels». Au final, la brochure, née de ce travail, n’a pu être distribuée aux détenus qu’après une polémique aussi vive qu’inutile.

Mais le conflit le plus insidieux est certainement celui qui oppose Philippe Bertschy au directeur de Champ-Dollon. Contrairement aux autres patrons d’établissements, qui sont novices ou presque, quasiment soulagés d’être chaperonnés, Constantin Franziskakis a une longue expérience du carcéral, un caractère bien trempé et une capacité de résistance certaine au vent technocratique qui souffle sur ce domaine. Avec un supérieur omniprésent et tatillon, lui-même sous la pression des exigences de Pierre Maudet en matière sécuritaire, le duel était programmé.

Répétition à l’envers

On a même l’impression que l’histoire se répète. Avec une dose d’ironie. Il y a dix ans, c’était Constantin Franziskakis qui était le super-patron du pénitentiaire et qui était en conflit avec Laurent Beausoleil, alors monarque de la grande prison du canton et pourfendeur d’une politique pénale suscitant la surpopulation. Les tensions avaient pris des proportions considérables avec retraite médicale, avocats et divorce à la clé. Champ-Dollon avait passé provisoirement sous la coupe du secrétariat général pour éviter les frictions et son directeur avait finalement préféré démissionner plutôt que de se retrouver à nouveau sous la tutelle de l’office.

Appelé à prendre (ou plutôt à reprendre après un passage sur le terrain entre 2000 et 2001) les rênes de la prison, Constantin Franziskakis fait désormais l’expérience des effets d’une hiérarchie suspicieuse et formaliste. Ce contexte a déjà été la cause cet été d’un arrêt de travail total de deux semaines.

Ultimatum

Contacté, Philippe Bertschy ne nie pas l’existence de cette tension et l’explique par la fin d’une certaine forme de «baronnie»: «Avec la nouvelle organisation voulue par le Conseil d’Etat, il y a une perte d’indépendance et de pouvoir qui peut déplaire au directeur d’une grande prison.»

Le patron de l’office conteste être un obsédé du contrôle et affirme ne nourrir aucune hostilité envers Constantin Franziskakis. «Une fois le règlement définitif adopté et les orientations définies, il faudra s’aligner, et chaque cadre supérieur devra se demander s’il peut y adhérer ou pas.» Quelque chose qui ressemble fort à un ultimatum.

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