Pour trouver un autre industriel au gouvernement vaudois, il faut remonter aux années cinquante et au radical Alfred Oulevay, qui fabriquait des biscuits à Morges. C'est dire que l'élection au Conseil d'Etat d'un second libéral et d'un petit patron horloger, il y a tout juste un an, sortait doublement de la routine. Candidat à gouverner un canton politiquement décrédibilisé, Charles-Louis Rochat n'avait pas manqué, lors de sa campagne, de comparer la gestion de l'Etat à celle d'une PME. Il n'aime pas trop, aujourd'hui, qu'on le lui rappelle.

Rien dans sa formation ou sa sensibilité ne prédestinait le nouveau magistrat à reprendre le lourd Département de la santé et de l'action sociale, deux domaines auparavant séparés dont il a dû inaugurer le regroupement. Si ce département mammouth a été confié à un débutant, c'est qu'il avait été abandonné par ceux-là mêmes qui avaient le plus de titres pour le diriger, le libéral Claude Ruey d'une part, passé aux «Institutions», l'écologiste Philippe Biéler de l'autre, peu soucieux comme minoritaire de devoir appliquer les recettes d'austérité d'une droite revenue en force au pouvoir.

Ces premiers mois ont été très difficiles. Force tranquille déboussolée par l'ampleur de la tâche, Charles-Louis Rochat laisse transparaître dans une interview, l'été dernier, un rare désarroi. Au département, ses collaborateurs doivent tout lui expliquer, patiemment. Laborieux apprentissage, qui ne lui laisse guère le loisir de s'impliquer dans les affaires générales de l'Etat. Il constate aussi que l'Etat-major dont il a hérité provient surtout des «affaires sociales» et qu'il lui manque un contact direct avec la«santé publique». Ecrasé par tant de chiffres, il engage un comptable comme conseiller personnel. Surtout, à peine élu, il trouve sur son bureau l'épineux dossier des petits hôpitaux. Chez lui, à la Vallée, le comité de soutien à l'hôpital le soumet à une pression terrible et l'Eglise va jusqu'à organiser une veillée de prière.

Un pragmatique

Pourtant Charles-Louis Rochat tient bon. On l'a dit au bord de la dépression, mais son côté terrien le protège. Il fêtera dans quelques jours le premier anniversaire de son élection. C'est un magistrat qui pose encore beaucoup de questions, dont on attend toujours les impulsions qu'il donnera à son action politique. Sa première période a été marquée par la course folle aux économies pour le budget 1999. Le département qu'il dirige a été touché de plein fouet: outre les restructurations hospitalières, les bénéficiaires de l'aide sociale feront les frais des coupes. Entre temps, le plan draconien de redressement prôné par son camp politique a échoué devant le peuple. Aujourd'hui, le politicien admet, presque avec naïveté, qu'il a acquis une conscience nouvelle des lourdes conséquences humaines que les décisions de son département peuvent entraîner. Au moment où commence la table ronde sur les finances, il ne croit plus que l'on puisse encore couper dans le social.

Le projet de carte sanitaire est l'une des raisons qui avaient fait chuter Philippe Pidoux. Claude Ruey, par la suite, avancera comme en terrain miné: la dernière législature a été marquée par le lancement des Nouvelles orientations de politique sanitaire (NOPS), une vision axée sur une mise en réseau volontaire,–et par conséquent peu opérationnelle – des partenaires de la santé publique. Charles-Louis Rochat n'est pas l'homme des grandes théories, dont ses services sont friands. De sa vie antérieure de petit patron, il se souvient qu'il était plus facile de prendre des décisions concrètes, et surtout de vendre son produit. Le programme du ministre est encore flou, mais on sent poindre, chez ce libéral bon teint, la tentation d'administrer à la politique sanitaire du canton une certaine dose de planification.

La décision sur l'hôpital de la vallée de Joux devrait en annoncer d'autres: il y a tant à faire pour redéfinir les missions des hôpitaux ou restructurer les EMS. «Les chefs de département qui ne font que passer rendent de bien mauvais services à leurs successeurs», note-t-il. C'est qu'il ne se sent pas pressé par le temps. «Jean-François Leuba me l'a dit une fois: tu verras, les deux premières années, tu ne pourras pas faire grand-chose.»

Y.R.