Didier Burkhalter n’a pas cillé, mercredi, dans les premiers instants suivant son élection au Conseil fédéral, au quatrième tour de scrutin. Une élection qui n’était plus vraiment une surprise, depuis que son concurrent genevois Christian Lüscher avait retiré sa candidature, au tour précédent. Le nouveau conseiller fédéral élu a fait preuve d’une parfaite maîtrise de ses émotions et livré une brève allocution parfaitement rationnelle et austère, en forme de message politique, déjà, plaidant pour la concordance. Contrairement à ce que l’on pourrait croire, il est pourtant possible d’éveiller un très visible agacement chez Didier Burkhalter. Lorsque l’on évoque, précisément, son côté très lisse et consensuel, sa personnalité peu conflictuelle et la placidité apparente de son tempérament, son côté premier de classe qui n’aime pas la bagarre. Non en protestant avec véhémence comme d’autres le feraient mais en laissant entendre très clairement, au détour d’une ­allusion, que ce genre d’appréciation lui déplaît.

A 49 ans, Didier Burkhalter est juste à la limite fixée informellement par son parti pour faire la preuve de son rajeunissement. Marié à une Autrichienne, père de trois enfants, officier à l’armée, économiste de formation, ce pas tout à fait quinquagénaire est tombé très tôt dans le bain de la politique. Dans sa ville de Neuchâtel d’abord, où il a siégé durant trois lustres à l’exécutif. Il y a démontré un savoir-faire certain, notamment en réalisant le nouveau stade de la Maladière, dans le cadre d’un partenariat public-privé. Il y a également géré avec succès la réforme de la politique hospitalière sur le plan communal. Elu au Conseil national en 2003, il siège depuis 2007 au Conseil des Etats, où le climat à la fois feutré et studieux convient à sa personnalité.

Introverti dans un environnement d’extravertis, rationnel et cérébral dans un contexte politique où l’on fait prioritairement vibrer la corde de l’émotion, Didier Burkhalter affiche un profil singulier sous la coupole fédérale. On ne le voit jamais manifester surprise ou colère. Sa modestie, sa façon de fuir les projecteurs, son refus de la personnalisation de la vie politique ne l’ont pas empêché d’être très présent au parlement. Spécialiste des problèmes militaires, apôtre du partenariat public-privé, père du contre-projet indirect à l’initiative muselière de l’UDC, très engagé dans la mise sur pied d’une alerte enlèvement, il s’est encore investi dans les questions de transports. Sans tapage et sans tape-à-l’œil, mais parfois avec des propositions surprenantes, sur la réforme du gouvernement par exemple.

Ses intérêts, on le voit, sont éclectiques, et auraient pu, à un moment ou un autre, s’inscrire dans une vive polémique, comme la participation suisse à la lutte contre les pirates au large des côtes somaliennes. Il en a rarement profité pour se mettre en évidence auprès du public. Aussi est-ce moins auprès du grand public, qui n’en a guère conscience, que dans le milieu politique qu’il a une image de réformateur. Didier Burkhalter est sans aucun doute à l’heure qu’il est l’homme qui a le plus intensément réfléchi à la réforme du gouvernement et qui a formulé les solutions les plus complètes. Il n’a guère été entendu par le cénacle dans lequel il est entré mercredi mais il aura peut-être l’occasion de traduire ses idées en actes.

Didier Burkhalter est un pince-sans-rire, mais avec une forme d’humour léger, subtil, très deuxième degré, difficile à saisir pour les Alémaniques. A l’exécutif de la ville de Neuchâtel, dominé par la gauche, il a fait l’expérience de la situation de minoritaire. C’est un travailleur solitaire, qui compte beaucoup sur sa famille. Homme de principes attaché à la défense des valeurs, il préfère engager et gagner la bataille des valeurs et des idées plutôt que celle de la communication et ce sera peut-être un problème pour lui au Conseil fédéral.

Didier Burkhalter a d’ores et déjà proclamé son refus de la personnalisation de la fonction et de la communication, sa volonté de ne s’exprimer qu’au nom du Conseil fédéral et pour autant que cela serve le Conseil fédéral dans son entier. Vu la surmédiatisation de la politique fédérale, la concurrence acharnée que se livrent en particulier les hebdomadaires alémaniques, et surtout en considération des mœurs du sérail, où le lancer de peaux de bananes est fort pratiqué, cela pourrait être une attitude difficile à assumer.

Didier Burkhalter donne parfois l’impression de ne pas vouloir voir le monde politique tel qu’il est dans toute sa méchanceté et son irrationalité est de croire un peu naïvement à la vertu du bon exemple. Au Conseil fédéral comme ailleurs, il est difficile d’être vertueux tout seul. Cela pourrait également être un handicap pour le Parti libéral-radical si, à la communication gravement déficiente, pour ne pas dire plus, d’un Hans-Rudolf Merz, venait s’ajouter une communication inadaptée, par excès de scrupules et de principes, de la part de Didier Burkhalter.