Les choix architecturaux sont rarement innocents. Le bâtiment de Services industriels de Genève (SIG), inauguré il y a quatre ans, n'échappe pas à cette règle. Il est tout à la fois le témoin d'une époque – celle des investissements pharaoniques de la Genève des années 1980 – et le reflet de l'organisation interne de l'entreprise, avec ses trois tours, lourdes et massives, qui abritent, dans une logique très verticale, les services du distributeur cantonal d'eau, d'électricité et de gaz. A l'intérieur, l'univers semble préservé des vicissitudes: un panneau vous annonce que l'accueil se fait avec le sourire. Mais le signe ne doit pas tromper: l'entreprise traverse une période crispée, où une succession problématique à la tête de l'établissement masque les craintes de la libéralisation inéluctable du marché de l'électricité.

On ne peut évoquer la situation des SIG sans évoquer tout d'abord celle de son ancien PDG Louis Ducor. Charismatique et fin politique, l'homme a régné sans partage sur l'entreprise durant quatorze ans. Il s'est avéré être un bâtisseur hors pair, en lançant une vague d'investissements sans précédent. Il laissera derrière lui un nouveau siège au Lignon, la rénovation du barrage de Verbois, la construction de celui du Seujet, la prise du contrôle de l'usine hydraulique Chancy-Pougny et de la Société des Eaux de l'Arve, et des investissements techniques se chiffrant en centaines de millions dans le domaine de l'eau et de l'électricité. Son impact sur l'institution a été tel que le personnel a choisi, de son vivant, de donner son nom à l'auditorium du nouveau siège…

A son départ en 1996, Louis Ducor est remplacé par Gérard Fatio. Celui-ci dirigeait à l'époque la Société genevoise d'instruments de physique (SIP), un vieux fleuron de l'histoire industrielle genevoise où l'eau prenait de toute part. Replacé au SIG en vertu d'un tournus politique, cet homme n'a jamais réussi à se glisser dans les habits de son prédécesseur. Il découvre vite que l'ère Ducor a aussi ses revers, ou plus exactement un prix: celui des investissements colossaux opérés avant son arrivée, qu'il s'agit désormais d'amortir. L'entreprise connaît alors ses premiers déficits, et c'est avec un sens développé des économies que Gérard Fatio aborde le problème. Travailleur acharné, plus soucieux du détail que de l'essentiel, renfermé, l'homme a toute les peines à s'imposer, à tel point que ses différents directeurs et le personnel interpellent le gouvernement genevois pour s'en plaindre.

Après diverses manœuvres politiques – dont une a même nécessité une modification de la Constitution genevoise en 1998 – l'homme se voit retirer la direction générale de l'établissement, et son rôle réduit à celui d'un président chargé des relations stratégiques et extérieures, deux domaines où il n'a pourtant guère excellé. Flanqué d'un nouveau directeur général (voir encadré), Gérard Fatio en est réduit à lutter aujourd'hui pour conserver un bureau au siège des SIG. Un administrateur est «certain que le nouveau directeur, dès qu'il aura pris ses marques, ne pourra pas cohabiter longtemps avec lui», tandis qu'un autre pense «que la situation ne durera pas douze mois avant que l'on change à nouveau de structure, ou de président». Quoi qu'il advienne, c'est clairement sur les épaules du nouveau directeur général que reposent désormais tous les espoirs. «Il suscite énormément d'attentes. S'il en exauce la moitié, ce sera déjà merveilleux», déclare cet autre observateur.

Quels développements?

Un mot résonne en toile de fond de ces avatars successoraux: celui de la libéralisation du marché de l'électricité. La volonté, suisse et européenne, de soumettre cette énergie à plus de concurrence est la source de toutes les inquiétudes. Les SIG ont des coûts salariaux élevés («20% de plus que la moyenne de ses concurrents romands» selon un administrateur) et l'électricité est produite à un coût deux fois supérieur à celui d'un marché libéralisé. A certains moments, on peut même acheter sur les marchés internationaux du courant au huitième du coût de celui produit par les SIG… «A l'intérieur, dans un univers trop protégé, les gens ne se sont pas préparés à la concurrence», relève un membre de la direction. Même les alliances les plus séculaires ont peine à résister à cette inquiétude: dans un souci d'éviter des placements trop contraignants, les SIG hésitent à souscrire à l'augmentation de capital d'EOS (Le Temps du 3 juillet 1999).

Privés demain d'une partie d'un marché genevois saturé, les SIG ne pourront pas compter sur une extension de la consommation, à la différence de ce que l'on observe sur le marché des télécommunications. L'entreprise se cherche d'autres débouchés. Son expertise lui permet d'envisager certains développements dans le domaine des télécommunications, où 24 personnes viennent d'être engagées. Dans un autre domaine, le Grand Conseil s'apprête à lui accorder cet automne la distribution de chaleur à partir de l'usine d'incinération des Cheneviers. Mais ces projets suffiront-ils à redonner aux SIG leur lustre d'antan?