Durant trois mois, ils ont été applaudis tous les soirs à 21h. Les soignants, ces héros de la lutte contre le Covid-19 ont obtenu, à la faveur de la crise, une reconnaissance publique inédite. Des lauriers vite oubliés à mesure que la courbe des contaminations fléchit. Au sein du personnel paramédical, infirmiers ou aides-soignants, une catégorie d’employés souffre plus que les autres du retour brutal à la réalité: les intérimaires. Employés par des agences, ils sont détachés dans les hôpitaux pour des missions ponctuelles payées à l’heure, sans planning fourni à l’avance et avec des retenues de salaire partielles pour les vacances. Un statut précaire, d’employé de «seconde zone», dénoncé depuis des années par les syndicats.

«Il faut être docile, ultra-disponible, tout accepter sans rien dire pour espérer obtenir des heures, s’adapter à un nouveau service en quelques minutes, enchaîner les nuits, être rapide et efficace», confie Marjorie*, infirmière intérimaire aux Hôpitaux universitaires de Genève (HUG), qui préfère taire son identité par peur des représailles. Son quotidien, la quadragénaire, qui travaille avec quatre agences différentes pour boucler ses fins de mois, le qualifie d’«exploitation». «Pas de lieu de travail fixe, pas d’équipe, pas de formation spécifique, pas de planning à l’avance, énumère Marjorie avec amertume. La flexibilité, c’est le jeu, tu acceptes ou tu pars.» Obtenir un poste fixe s’apparente, selon elle, au parcours du combattant. «Le CDI, c’est le graal, lâche-t-elle. Nous, les intérimaires, sommes juste là pour boucher les trous.»

«Les différences de traitement demeurent»

Sonia Pignat, infirmière spécialisée aux HUG et représentante du personnel auprès du syndicat SSP, confirme le tableau dépeint par Marjorie. «Même s’il y a eu de légères améliorations ces dernières années, le statut d’intérimaire reste très précaire, déplore-t-elle. Auparavant, les missions temporaires pouvaient être suspendues du jour au lendemain si le collaborateur absent revenait travailler plus tôt que prévu. Ce n’est plus le cas aujourd’hui, mais les différences de traitement demeurent.»

De fait, la frustration au sein des équipes est mutuelle. «Le personnel fixe est lassé de devoir former des personnes de passage, en particulier dans les services très spécialisés comme la chirurgie viscérale, thoracique, ou la diabétologie, souligne Sonia Pignat. De l’autre côté, les intérimaires souffrent de cette instabilité perpétuelle, d’autant qu’il y a souvent du flou dans l’attribution des missions. On sait que c’est la foire d’empoigne au sein des agences.» A terme, ce sont les compétences d’équipe qui risquent, selon elle, de se perdre. «Si tout le monde est de passage, qui transmet les savoirs?» s’interroge l’infirmière.

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Aux HUG, le nombre d’intérimaires dans le domaine des soins ne cesse de progresser: de 356 équivalents temps plein (ETP) en 2015, soit 3,53% de l’effectif total, à 490 ETP en 2019 (4,34%). Comment expliquer cette hausse? «Les HUG ont grandi durant cette période, passant de 10 102 à 11 302 ETP entre 2015 et 2019, répond le porte-parole, Nicolas de Saussure. Les absences à compenser ont elles aussi augmenté, passant de 7,83% en 2015 à 8,99% en 2019.»

Mobilisés pour des absences prolongées (maladie, congé maternité ou encore service militaire) ou durant les périodes de surcharge (épidémie de grippe), les intérimaires représentent une charge de 40 à 50 millions de francs selon les années pour les HUG. Une main-d’œuvre avantageuse sur le plan financier. «Globalement, un intérimaire coûte moins cher qu’un employé fixe car la part patronale de la caisse de prévoyance lui est versée par l’agence, confirme Nicolas de Saussure. De même, le salaire est dû pour les heures effectuées et ne l’est pas en cas d’absence.» Malgré ces avantages, l’engagement d’intérimaires représente une «charge administrative importante», y compris pour les équipes qui doivent encadrer les nouveaux venus, souligne le porte-parole.

200 postes fixes à pourvoir

Aujourd’hui, la tendance est à la baisse, affirment les HUG, qui ont justement annoncé, fin mai, l’ouverture de 200 CDI destinés à des collaborateurs temporaires. Comment vont-ils être attribués? «Ces postes sont destinés à des intérimaires qui travaillent depuis plusieurs années consécutives dans une unité et dont l’activité est manifestement nécessaire à la bonne marche du service, détaille Nicolas de Saussure, tout en précisant que le processus est en cours. Ces employés donnent satisfaction à leur hiérarchie et souhaitent pérenniser leur statut, ce qui n’est pas le cas de tous les intérimaires. Certains préfèrent en effet conserver des missions temporaires.»

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Pour ceux qui ne satisferont pas aux critères, un autre problème se pose: l’ancienneté des diplômes. Depuis quelques années, les HUG n’engagent pas de personnel frontalier dont le diplôme est antérieur à 2012. Les Suisses doivent quant à eux détenir un diplôme HES. «Pendant la pandémie, le problème n’existait plus, pointe Sonia Pignat. Des renforts ont été appelés de tous les côtés pour faire face à la crise. Une fois celle-ci passée, c’est la douche froide.» Selon elle, la vulnérabilité des intérimaires, toujours sur la sellette, est représentative d’un milieu où le personnel, même fixe, a de la peine à faire respecter ses droits. «La culture de l’obéissance est très ancrée dans le monde paramédical, affirme-t-elle. On te fait rapidement comprendre que si les conditions de travail ne te plaisent pas, il y a 20 personnes qui attendent derrière toi.»

Conditions salariales bloquées

Quid du salaire des intérimaires? «Ils sont définis par leurs employeurs soit les agences, répond Nicolas de Saussure. Une étude a été réalisée en 2018 afin de s’assurer que les salaires pratiqués correspondent à ceux des employés des HUG. Des mises à niveau ont alors été effectuées.» En avril 2019, les HUG ont relancé un appel d’offres et désigné 7 agences de référence parmi lesquelles Medicalis SA, Interxpert SA et Acces Personnel SA. «Un soumissionnaire non sélectionné a recouru contre notre décision et la cause est pendante devant le Tribunal fédéral depuis novembre 2019, précise le porte-parole, ce qui nous empêche de travailler aux conditions prévues par notre appel d’offres avec les agences retenues.»

* Prénom d’emprunt