Une ville grise, monotone, assoupie au fond de sa vallée. C’est ainsi que Bellegarde apparaît, qu’on la traverse en train ou que l’on circule sur le viaduc autoroutier hissé au-dessus de ses toits. Mais la cité de l’Ain, à 40 kilomètres de Genève, se réveille: une population de 11 753 habitants dont les effectifs de frontaliers ont doublé en six ans «et un apport, entre 2003 et 2011, de 2 500 habitants pour le bassin bellegardien dont 800 en ville» se réjouit le maire Régis Petit.

Pour ce dernier, l’équation est simple: «La dynamique genevoise est à l’œuvre avec une vitalité hallucinante, il y a un vrai génie suisse à créer de l’emploi et une capacité de la France à proposer du logement.» Afin d’éviter la saturation d’espaces coincés comme le Pays de Gex, zone verte qui consomme trop vite ses disponibilités foncières, Etienne Blanc, président de la Communauté de Communes du Pays de Gex, avance deux alternatives: «Ou nous hyper-densifions les villes, ou nous répartissons mieux le surdéveloppement sur le territoire et nous étendons encore le périmètre d’influence de Genève». C’est précisément ce qui se passe aujourd’hui à Bellegarde.

Au sein du projet d’agglomération franco-valdo-genevois, cette ville mal-aimée s’installe aujourd’hui comme un futur pôle de développement régional avec un argument de taille: 20 mouvements quotidiens de RER avec la gare Cornavin, 20 minutes pour atteindre le cœur de Genève. Les Bellegardiens assistent ainsi à «un mouvement assez singulier de cette classe moyenne-supérieure genevoise», note Régis Petit. Des frontaliers nombreux, qui veulent un temps de parcours sécurisé et qui profitent des deux sorties autoroutières et des dessertes TGV et TER. «Dans 10 ou 15 ans Genève sera impénétrable à la voiture. Nous sommes convaincus que le déplacement ferroviaire va prendre le dessus avec les parkings relais» appuie Régis Petit.

Avec la construction de 500 logements et le développement d’un immobilier résidentiel, l’urbanisme local s’adapte. «J’avais un petit T3 à Gex et je voulais une maison, témoigne un instituteur. Ici j’ai 900 m2 de terrain, je jardine et j’ai divisé par deux mon temps de parcours travail.»

Côté suisse, on franchit le pas. Un couple de Genevois, récemment installé, explique: «En vendant notre appartement de Ferney-Voltaire, on a pu s’acheter une belle maison ici.» «J’ai quitté Genève pour Billiat [juste au sud de Bellegarde, ndlr]. C’était devenu invivable, maintenant j’ai une maison de village et entre scooter et TER, je m’en sors très bien», témoigne un pur Genevois ravi de son choix.

Outre sa capacité foncière, la ville se propose «d’encaisser pleinement cette évolution avec de grands chantiers structurants, sept groupes scolaires, un éco-quartier, la nouvelle gare, un centre aquatique, une médiathèque» avance le maire. Gilles Moine, journaliste à la Tribune Républicaine, enchaîne: «La qualité de vie est réelle avec notamment une offre culturelle étonnante.» A l’image du désormais incontournable festival de la bande dessinée dont la 16ième édition s’est tenue les 26 et 27 novembre dernier (1500 entrées).

Contrairement aux bassins voisins entièrement tributaires du travail frontalier, Bellegarde bénéficie d’un atout spécifique avec un bassin propre de 7000 emplois, un équilibre que la ville cherche à maintenir malgré 11% de chômage. Verre de lunettes, imprimeries ou entreprises de transport survivent, même si le bassin est en voie de désindustrialisation depuis 15 ans. Le pays bellegardien mise sur son fameux futur Village des Marques: 90 magasins d’usine étalés sur 15 hectares qui pourraient accueillir 2 millions de visiteurs chaque année, français mais aussi suisses. Ce projet économique, l’un des plus ambitieux du département de l’Ain, créera 500 emplois.

«Ces dernières années, nous avons subi des fermetures d’usine et perdu 600 emplois, ce projet est une bouffée d’oxygène», résume Michel de Souza, président de la Communauté de Communes du Pays bellegardien. Une série de recours déposés par des associations de commerçants et de grosses enseignes bloquent pour le moment la pause de la première pierre. Le Conseil d’Etat, plus haute autorités administrative française, devrait statuer dans quelques mois. «Ces oppositions nous viennent de villes éloignées comme Annecy, Lyon et Bourg-en-Bresse. Il y a de la jalousie dans l’air. Bellegarde, petit poucet face à ces ogres, fait-elle désormais peur?», ironise l’élu.

La ville, coincée entre le plateau du Retord à l’ouest et le massif du Vuache à l’est, s’ouvre et devient attractive. «Des publics très différents se côtoient, on digère une population nouvelle, c’est un pari», dit Régis Petit qui déplore le seul véritable point noir: la grisaille et le fantôme des cheminées d’usine. «C’est un combat épuisant de se battre contre une image, mais les choses se retournent, les gens font le pas et tous nous disent: «On nous prenait pour des fous, mais on a fait le bon choix».

Benoît Genecand de la Chambre Genevoise Immobilière confirme: «Bellegarde est plus perméable, ça va sans doute devenir une zone trendy, artistique, avant de s’aligner en prix sur les agglomérations voisines. C’était un angle mort pour des raisons uniquement psychologiques». L’architecte carougeois Marcellin Barthassat ajoute: «C’est un trou noir aux yeux des Genevois, mais ils feraient bien d’arrêter de rire. La ville a été sinistrée, mais elle a un patrimoine historique et paysager énorme pour refonder son identité.»