L'affaire Achraf, du nom de ce cerveau présumé d'une cellule terroriste détenu à la prison de l'aéroport de Zurich, se déplace désormais sur le terrain politique. Dans la ligne de mire, le Conseil fédéral, et en particulier le chef du Département de justice et police (DFJP), Christoph Blocher. En effet, le couac Achraf, en plus de mettre à jour une gabegie entre barbouzes suisses dans un contexte mondial d'alerte terroriste, survient au moment où le parlement entame l'examen du traité de Schengen/Dublin, dont les conséquences sur la sécurité de la Suisse seront cruciales, quel que soit le résultat d'un référendum populaire. Christoph Blocher s'est opposé à la constitution d'un Département de la sécurité, proposé par son collègue du Département de la défense (DDPS) Samuel Schmid. Avocat du maintien de services secrets concurrents, le tribun de l'UDC est dans l'obligation de fournir une solution de réforme crédible.

Le 8 septembre dernier, Samuel Schmid et Christoph Blocher présentaient conjointement une nouvelle réforme d'Armée XXI, qui comprenait la réorganisation de la délégation du Conseil fédéral à la sécurité. En lieu et place d'un seul département, chapeautant à la fois les forces armées et la police, comme l'avait suggéré le Bernois, le gouvernement accouchait d'une simple intention de cesser la rotation de la délégation et d'en maintenir la conduite auprès du chef du DDPS, et de créer une mini cellule de coordination de crise, occupée probablement par deux ou trois personnes, et encore, à temps partiel. Officiellement, Samuel Schmid se satisfait de cette réduction drastique de son ambitieux projet, et assure qu'elle répond aux exigences de défense de la sécurité de la Suisse à l'ère de la menace terroriste globale.

Mais l'on sait que le chef du DDPS, contrairement à son collègue de parti, attend des divers services de renseignement qu'ils collaborent au lieu de se concurrencer. On sait aussi qu'il considère que l'actuel poste de coordinateur des renseignements, occupé par Jacques Pittelloud, a un cahier des charges si limité qu'il pose la question de son existence même. L'affaire Achraf semble lui donner raison: Jacques Pittelloud avoue dans le SonntagsBlick qu'il a appris l'existence de Mohamed Achraf par la presse… Pas étonnant que, comme deux autres cadres supérieurs du DFJP, qui sont sur le départ, on lui prête l'envie d'aller voir ailleurs.

Dans le sillage des révélations du Temps, la NZZ am Sonntag a dévoilé dimanche que l'expert palestinien en électronique connu sous le nom de «Salim» (LT du 29.10.04) s'est évaporé dans la nature en Suisse même, après avoir pu converser avec Achraf des meilleures manières de mettre à feu un camion bourré d'explosifs. Salim était pisté par les agents espagnols, mais, une fois encore, la mauvaise coordination avec les Suisses a porté préjudice à sa traque. Le Ministère public de la Confédération (MPC) assure que le climat entre les deux pays est «bon», et une délégation du MPC se rendra prochainement à Madrid pour une visite de travail.

Ces informations surviennent alors que la Commission des affaires juridiques va demander à Christoph Blocher pourquoi 50 000 «extrémistes» figurent à nouveau dans les fichiers de la police fédérale – alors que la recherche d'un véritable terroriste international tient du plus pur artisanat. Une situation qui énerve et qui inquiète de nombreux parlementaires. Ceux-ci veulent saisir l'opportunité donnée par Schengen pour accélérer la réforme des renseignements suisses: «Certes, nous sommes handicapés par l'héritage de l'affaire des fiches, mais le poids négatif de structures fédéralistes inadaptées est encore plus pénalisant, constate la conseillère aux Etats Françoise Saudan (PRD/GE), membre de la commission de gestion. Face aux menaces réelles, notamment de la mouvance islamiste, nous sommes démunis, nous n'avons pas de Conseil de sécurité intérieure. Il faut absolument régler ce problème avant le débat sur Schengen.» Même son de cloche au Parti socialiste, où l'on estime que Schengen présente «l'occasion idéale» de revoir l'organisation des services de sécurité et la protection des données en Suisse.