Lors de son allocution mercredi dernier, le président français Emmanuel Macron, annonçant les nouvelles mesures sanitaires, n’a pas manqué de «remercier les élus locaux pleinement mobilisés». Dans le système politique vertical qu’est celui de notre voisin, cela s’est remarqué. En Suisse, tendez l’oreille lors des annonces successives du Conseil fédéral et des Conseils d’Etat des différents cantons, les villes ne sont jamais mentionnées. Pourtant notre système fédéraliste le prévoit dans sa Constitution: «La Confédération tient compte des conséquences éventuelles de son activité pour les communes. Ce faisant, elle prend en considération la situation particulière des villes, des agglomérations urbaines […].»

Aux premières loges de la vie des gens

La crise du Covid-19 semble révéler plus nettement une tendance préexistante. Dans la chaîne institutionnelle, les villes apparaissent comme le dernier maillon et sont souvent reléguées en exécutrices des basses œuvres. Or elles sont aux premières loges de la vie des gens et les plus à même de juger la praticabilité des mesures. «Il faudrait miser sur les villes comme relais de proximité, nous sommes bien équipés», propose Sami Kanaan, maire de Genève, qui passe son temps depuis les annonces du Conseil d’Etat de vendredi en huit à répondre aux appels des acteurs culturels paniqués. «Il doit être possible d’inclure l’Union des villes suisses dans les consultations», préconise celui qui en est le vice-président. «Sinon, nous n’existons que lorsque les cantons appellent au secours.»

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Selon la répartition des tâches, il lui incombe de délivrer des autorisations de manifestations diverses, de marchés; de contrôler l’espace public et les restrictions sanitaires. «Cette crise est significative du fonctionnement du fédéralisme suisse tel qu’il a été pensé par la Constitution de 1999: le poids des cantons déséquilibre le système, affirme Sami Kanaan. Plus de 80% de la population suisse habite en espace urbain, pourtant Appenzell Rhodes-Intérieures est trente-cinq fois plus représenté au parlement fédéral que la ville de Zurich.»

Durant la première vague, la ville de Genève a déployé une action sociale urgente avec les associations concernées dès les premiers signes de bascule économique, elle s’est aussi attribué une mission d’information auprès de la population en multipliant les affiches explicatives et préventives dans la cité.

«On perd du temps»

«C’était pénible durant la première vague, cela s’est surmultiplié depuis la seconde: la gouvernance de la gestion de crise nous occulte totalement», proteste la municipale verte lausannoise Natacha Litzistorf. «Concrètement, nous, les villes, devons attendre la conférence de presse du Conseil fédéral, puis celle du canton, qui a lieu en général un jour après, pour nous retrouver à devoir décortiquer avec nos juristes comment implémenter ces décisions. Pourquoi ne sommes-nous pas, au même titre que les cantons, un interlocuteur de la Confédération? Nous sommes un partenaire avec lequel il faut dialoguer, pas que nous sommes plus intelligents, mais en attendant, on perd du temps!» s’exclame-t-elle.

Lorsqu’on est municipal à Lausanne, on voit une réalité de terrain dont les instances supérieures n’ont pas vent. «Mon collègue municipal Oscar Tosato a immédiatement pensé à la paupérisation de la population lorsqu’on a commencé à parler de semi-confinement, et décrété qu’il fallait organiser des points d’aides alimentaires, je n’ai pas entendu ce discours aux échelons supérieurs. J’ai eu honte à quelques reprises de la façon dont nos autorités déshumanisaient des professions comme les ouvriers de chantier, ou les services de nettoyage en les envoyant travailler sans protection.» Le problème, selon la municipale, est que l’on attribue au canton le domaine de la santé, or les politiques environnementales et sociales de la ville font pleinement partie de la définition moderne de la santé.

Les villes, une boîte à outils supplémentaire

Cet été, l’Union des villes suisses et l’Association des communes ont demandé de figurer dans la loi Covid-19, en exigeant d’être consultées par la Confédération. Leur demande a été rejetée par la Chambre haute, le parlement craignant de créer une usine à gaz en additionnant les partenaires à associer à ses travaux. Les cantons sont dès lors censés représenter les villes dans leurs dialogues avec la Confédération.

«Nous avons demandé au canton de Berne d’être entendu, il a mis trois mois et demi pour nous recevoir», se désole le maire de Bienne Erich Fehr. «Nous avions le souhait durant la phase plus calme de l’été qu’il nous présente sa boîte à outils pour la deuxième vague. Nous proposions par exemple de nous occuper de la communication pour convaincre une population déjà fatiguée de l’importance des mesures sanitaires. Nous sommes au front et voyons que ce qui manque au peuple, c’est un objectif, une orientation. Or le canton n’a aucun plan de sensibilisation.»

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Erich Fehr s’étonne de la prévalence des associations économiques, touristiques, sportives et autres dans les discussions avec la Confédération et en partie aussi avec le canton, et de l’oubli systématique des villes. «Nos finances sont grevées. Je pars du principe «qui paie commande», or dans cette crise, nous alignons les subventions communales pour la culture et le sport, pour la petite enfance, pour les loyers commerciaux, pour les transports publics locaux, sans avoir aucun pouvoir décisionnel. Peu de communes veulent en ces temps troublés charger davantage leurs concitoyens avec une hausse d’impôts, elles projettent donc des endettements en cascade en puisant dans leurs fortunes propres ou en liquidant les réserves accumulées tout au long des bonnes années. Cela va réduire la marge de manœuvre des villes grandissantes dans le futur et nous poser de sérieux problèmes.»

La crise du Covid-19, entre mille effets révélateurs, aura montré que les villes demeurent les parents pauvres du fédéralisme suisse.