Santé publique

Echange de seringues: les prisons suisses font de la résistance

Une ordonnance du Conseil fédéral enjoint aux établissements carcéraux de remettre du matériel stérile pour prévenir les maladies transmissibles. Son application peine à se concrétiser

L’échange de seringues va-t-il se généraliser en milieu carcéral? Depuis le 1er janvier 2016, une nouvelle législation fédérale sur les épidémies dit que les établissements de privation de liberté doivent notamment veiller à ce que les détenus aient accès, selon les besoins et la situation, à du matériel d’injection stérile afin de prévenir les maladies transmissibles par le sang. Malgré cette ordonnance, les résistances et les craintes sont encore grandes. Surtout en Suisse romande où tous les cantons, hormis Genève, se sont toujours montrés opposés à la démarche en invoquant principalement des raisons morales ou sécuritaires.

Un problème de santé publique

La consommation de drogues, également par voie intraveineuse, est une réalité dans les prisons du pays. Celles-ci peuvent se transformer en véritables incubateurs de virus (sida ou hépatite C) lorsque les usagers, nombreux derrière les barreaux, partagent les seringues. Malgré une prise de conscience ancienne de cette problématique de santé publique et les projets novateurs initiés (lire ci-dessous), seuls 10% des établissements se sont convertis, durant ces vingt dernières années, à l’échange de seringues. Un sujet éminemment sensible qui ne va pas forcément de soi.

Les arguments des réfractaires n’ont pas beaucoup évolué. En 1995, le rapport d’une commission parlementaire genevoise évoquait ainsi «la tristesse» du directeur des Etablissements de la plaine de l’Orbe, lequel venait d’apprendre que Champ-Dollon allait mettre à disposition du matériel permettant d’injecter «un produit pourtant interdit». A Fribourg, le responsable de l’époque préférait encore miser «sur l’abstinence et la volonté de s’en sortir» des détenus.

Réticences vaudoises

Sur le plan sécuritaire, les intervenants ont toujours eu du mal à accepter une distribution qui cautionne quelque chose de prohibé dans un milieu carcéral censé rappeler la loi. Très attendu aux contours de la nouvelle base légale en raison de son importante infrastructure carcérale, le canton de Vaud ressasse ces mêmes préoccupations. Faut-il craindre qu’une aiguille traîne dangereusement? Qu’elle puisse devenir une arme contre un gardien ou un codétenu? Faut-il sanctionner le détenu qui consomme alors qu’on lui donne les moyens de le faire?

A la tête du service pénitentiaire vaudois, Sylvie Bula, explique: «L’introduction d’un programme d’échange de seringues pose des questions sanitaires, sécuritaires et éthiques. Ces différents aspects sont actuellement en cours d’analyse, ce afin de fixer les modalités les plus adéquates possible.»

En d’autres termes, l’accès au matériel stérile, qui n’était pas un chantier prioritaire jusqu’ici, ne pourra se faire du jour au lendemain, sans consulter les autres cantons, recueillir les expériences et réfléchir encore à la meilleure manière de procéder. La conseillère d’Etat Béatrice Métraux, chargée des prisons, est informée de ces travaux. «Des propositions concrètes lui seront soumises durant l’automne», précise encore Sylvie Bula.

L’exemple genevois

A toutes ces questions, la prison de Champ-Dollon, qui pratique la distribution depuis deux décennies, pourrait déjà répondre que des sanctions sont infligées aux détenus qui ne conservent pas leur matériel d’injection dans l’emballage d’origine ou dans le tube d’échange. La découverte d’un produit prohibé vaut aussi une punition disciplinaire. Le premier cas de figure est rarissime, le second l’est aussi pour les substances injectables.

Quant aux surveillants, ils ont moins de risque de se piquer lors d’une fouille et n’ont jamais eu à se plaindre d’une agression à la seringue. «Il n’y a eu aucun incident de ce type», souligne le professeur Hans Wolff, chef du service de médecine et de psychiatrie pénitentiaires genevois. La pratique est bien acceptée par les gardiens et le temps des protestations est révolu. Au sein de cette prison, la plus grande et la plus surpeuplée du pays, quelque 400 kits d’injection sont, en moyenne, remis chaque année à 24 à 53 usagers. En 2015, il y a eu un total de 228 kits distribués et 36 détenus concernés.

Un travail de conviction

Pour le professeur Bruno Gravier, président de la Conférence des médecins pénitentiaires suisses, l’échange de seringues a fait la preuve de son efficacité préventive et est plus que jamais nécessaire. «La drogue reste omniprésente en prison et nous savons que certains détenus s’injectent aussi des anabolisants.»

Ce dernier s’inquiète de voir que, depuis l’entrée en vigueur largement annoncée de la nouvelle législation, aucun établissement n’a signalé la mise en place d’une telle distribution. «Notre association a le souci que l’ordonnance soit mise en œuvre dans toute la Suisse et est préoccupée par les fortes réticences auxquelles son application se heurte. Le travail de conviction va se poursuivre car un tel programme nécessite d’être accompagné et accepté par les directions», ajoute Bruno Gravier.

Un sujet politiquement sensible

Tout ce qui touche à la dépendance ou à l’enfermement est politiquement délicat. Et il y a à peu près autant de manières de fonctionner qu’il y a de prisons. En Valais, Georges Seewer, le chef du service d’application des peines et mesures, précise «qu’il n’existe aucun projet allant dans le sens d’un échange de seringues». A Neuchâtel, le tout jeune service de médecine pénitentiaire réfléchit encore à la meilleure façon de procéder. Certains établissements ont pris contact avec Santé Prison Suisse, la plateforme nationale visant à harmoniser les soins et les standards éthiques, pour demander conseil.

La réalité du terrain - le carcéral est de la compétence des cantons même si des injonctions peuvent être données par Berne - demeure assez floue pour l’Office fédéral de la santé publique (OFSP). Le responsable de la division des maladies transmissibles, Daniel Koch, explique «qu’une enquête a été lancée pour savoir quelle est la situation dans les lieux de privation de liberté». A ses yeux, l’ordonnance du Conseil fédéral est très claire. «Le détenu qui s’injecte des substances doit pouvoir avoir le même accès à la prévention, au dépistage et au traitement que s’il se trouvait à l’extérieur.» Un principe qui peine visiblement à s’imposer.


Quand la Suisse était à l'avant-garde

La remise de matériel d’injection en milieu carcéral démarre très tôt en Suisse avant de connaître une longue phase de stagnation. Un premier essai officieux est tenté en 1992 par le Dr Franz Probst, médecin de l’établissement d’Oberschöngrün, près de Soleure.

Mais c’est la prison pour femmes de Hindelbank, dans le canton de Berne, qui entre dans l’histoire. C’est là qu’est lancé, en 1994, le premier projet pilote du monde consistant à installer un distributeur d’échange de seringues dans le but d’enrayer l’épidémie du sida.

A l’époque, cette expérience inédite fait grand bruit. Le projet, financé par l’OFSP, est accompagné d’un suivi scientifique dont les résultats prometteurs, en termes de réduction des risques et de sécurité pour le personnel, n’ont jamais été démentis par la suite.

Genève adopte l’échange

La prison genevoise de Champ-Dollon adopte aussi, dès 1996, un programme d’échange de seringues. Le contexte est favorable: la commission mixte en matière de toxicomanie le préconise, la politique des quatre piliers (prévention, réduction des risques, thérapie et répression) est en marche et l’autorité se montre bien décidée à tolérer cette révolution avant d’officialiser les choses en 2000 avec un arrêté gouvernemental qui pose le principe de l’équivalence des soins et l’accès au matériel d’injection.

D’autres établissements, à Berne ou dans les Grisons, suivent précocement le mouvement. Mais celui-ci s’enraye au niveau national - Zurich résiste toujours - et surtout romand. En 2015, seuls 13 des 117 établissements pénitentiaires du pays proposent des seringues à leurs pensionnaires.

A Genève, le protocole, élaboré par les spécialistes et accepté par l’administration pénitentiaire, prévoit un entretien approfondi avec le service médical avant la remise du matériel à la porte de la cellule. C’est le service infirmier qui se charge de distribuer le kit d’injection, appelé aussi «boîte Flash», qui contient notamment seringues et tampons désinfectants.

La boîte est placée à l’intérieur d’un sachet en papier, comme tous les autres médicaments, afin de préserver la confidentialité. Le détenu reçoit aussi un tube pour y remettre le matériel usagé. Celui-ci devra en principe être rendu pour en obtenir un nouveau.

Lire aussi: «Il faut une stratégie nationale pour combattre l’épidémie d’hépatite C dans les prisons»

Publicité