La responsabilité d’Ueli Maurer

Gripen Le ministre de la Défense refuse de tirerdes conséquences personnellesde l’échec

Le Conseil fédéralet le parlement ne voulaient pasd’un achat rapidedu Gripen.Ueli Maurer a voulu passer en force, sans succès

 

Le Gripen E n’est pas encore sorti des usines suédoises de Saab que déjà il s’écrase sur le sol suisse. 53,4% de non. Un grave échec pour le ministre de la Défense qui, sportivement, l’a reconnu dimanche soir, mais n’en tire aucune conséquence personnelle.

C’est la première fois, depuis l’initiative contre la place d’armes de Rothenturm, en 1987, à forte connotation environnementale, qu’un projet touchant à l’armée est refusé par le peuple. Et c’est un ministre UDC qui en porte la ­responsabilité. Oubliés, les 73,2% de 2013 en faveur de l’armée de milice.

Y aurait-il désormais en Suisse une majorité de citoyens prêts à supprimer l’armée? Dans un discours prononcé le 16 avril dernier, Ueli Maurer avait fustigé «les personnes qui veulent empêcher ­notre armée d’acquérir le Gripen. En réalité refuser à notre armée un équipement aérien moderne n’est rien d’autre que supprimer l’armée sans le dire, petit à petit.»

Questionné dimanche à ce sujet, le conseiller fédéral a refusé de voir dans les 53,4% d’électrices et électeurs qui ont dit non des opposants à l’armée. «Ce n’était pas un vote pour ou contre l’armée. Il y a de grandes différences d’appréciation entre les cantons et au sein des cantons sur la politique de sécurité», a-t-il relativisé.

Pour la conseillère nationale Isabelle Chevalley, «ce vote historique inaugure peut-être une nouvelle façon de débattre de l’armée. S’opposer à un projet militaire ne pourra plus être considéré comme un acte antipatriotique.»

Quant à Ueli Maurer, malgré les déclarations d’élus de son propre camp, qui mettent en doute son aptitude à gérer ce dossier et son département, il ne voit pas de raison de tirer des conséquences personnelles de cette défaite. «Je peux très bien vivre avec» le résultat de dimanche. «Dans ma vie, j’ai vécu plus de défaites que de victoires.» Et très vite, le conseiller fédéral UDC n’a pas manqué de partager le chapeau du fiasco avec le parlement.

Après tout, c’est la Commission de politique de sécurité du Conseil national qui, par une motion concoctée par les lobbies de l’armement, a relancé la procédure d’acquisition de l’avion de combat en 2010. Le Conseil fédéral, lui, voulait repousser le remplacement des F-5 Tiger à la fin de l’actuelle décennie.

Il n’en reste pas moins que, à la tête du Département de la défense, Ueli Maurer endosse seul la responsabilité politique. Le non très net de la Suisse latine et des cantons urbains de Zurich, des deux Bâles, le refus plus timide de Berne ou Schaffhouse – canton du président de la Commission de politique de sécurité et conseiller national UDC Thomas Hurter – trouvent leurs causes aussi bien dans la communication brouillonne et les dossiers mal ficelés du patron de la Défense que dans les gaffes du politicien.

Ueli Maurer a voulu d’emblée jouer double jeu. Devant le parlement, il soutenait la position du Conseil fédéral qui venait de repousser la procédure d’acquisition au-delà de 2015. Mais en sous-main, il encourageait le centre droit, et en particulier les représentants des cantons de Suisse centrale, à maintenir la pression.

Le remplacement immédiat des F-5 Tiger était d’autant plus difficile à justifier stratégiquement et militairement que le rapport de sécurité 2010, rédigé par le DDPS, estimait que «la probabilité d’une menace militaire, qu’elle soit dirigée directement contre la Suisse ou qu’elle soit la conséquence de conflits armés internes ou entre d’autres Etats est actuellement très faible».

Avec le choix du Gripen, Ueli Maurer a déçu une partie des forces aériennes, qui espéraient le Rafale français. Jusqu’alors, le ministre avait montré peu d’intérêt pour les aviateurs et les armes hautement technologique. Cette distance et ce manque d’autorité sur les pilotes allaient favoriser les fuites sur les rapports négatifs quant aux performances de la version C, moins avancée, du Gripen. La réputation de l’avion suédois allait ainsi prendre du temps à s’en remettre.

«Cette votation a surtout été perdue à cause du grand nombre de points soulevant des critiques», reconnaît le comité interpartis «Oui au Gripen». Qualifié d’avion de papier par le président du PLR, Philipp Müller, critiqué sur l’aspect technologique par le pilote Thomas Hurter – un élu de l’UDC pourtant –, l’avion suédois n’a jamais trouvé en Ueli Maurer un avocat déterminé et bien au fait du dossier. Ainsi, en commission parlementaire, il a avoué n’avoir pas lu le projet de contrat avec Saab.

Malgré une forte mobilisation des sociétés patriotiques ou de tir, un appel aux 18 000 officiers du pays, la campagne de communication a marqué le public surtout par les couacs qui ont l’ont émaillée: la colère du ministre contre un journaliste, les révélations de rapports peu élogieux de l’ambassadeur de Suède. Et alors que les femmes étaient les plus sceptiques, selon les sondages, la blague sexiste sur les ustensiles ménagers de plus de 30 ans lui a sans doute fait perdre les 2% indispensables.

De son côté, Hakan Buskhe, président et CEO de Saab, déclare respecter la décision suisse et refuse de la commenter. «Des centaines de relations d’affaires ont été créées à travers le programme de participation industrielle suisse relatif à l’acquisition du Gripen E. Nous nous réjouissons de continuer ces relations aussi longtemps que possible», dit le communiqué de Saab.

 

L’avion suédois n’a jamais trouvé en Ueli Maurer un avocat déterminé. Son manque d’autorité sur les pilotes a favorisé les fuites négatives