«Une réponse à l’arrogance alémanique»

Analyse Pour Hans Ulrich Jost, les Romands ont exprimé leur malaise en refusant sèchement le Gripen

L’historien, ancien pilote de chasse, n’y voit pas une réaction contre l’armée en tant que telle

Historien et ancien pilote de chasse, Hans Ulrich Jost est également un fin commentateur de l’histoire militaire suisse. Il analyse le refus du Gripen par les citoyens suisses.

Le Temps: Ce refus vous étonne-t-il?

Hans Ulrich Jost: En fin de campagne, la mobilisation des partisans du Gripen a été très forte. Leur discours s’est musclé. Dès le moment où on a fait appel au patriotisme et à la sécurité de la Suisse, je m’attendais effectivement à une acceptation du Gripen.

– Les Suisses sont-ils moins ­patriotes?

– Je ne dirais pas ça. Si vous regardez la carte de la Suisse aujourd’hui, vous constatez rapidement que la Suisse centrale, la Thurgovie ou encore Appenzell Rhodes-Intérieures restent des berceaux du patriotisme et les taux en faveur du Gripen y sont très élevés. Par contre, la Suisse romande rejette massivement le Gripen et fait basculer le résultat. Je vois dans son rejet clair et net une réponse au nationalisme arrogant de la Suisse alémanique. La Suisse romande est traditionnellement plus sceptique vis-à-vis de l’armée. Mais plusieurs couches se sont accumulées ces derniers temps. Il y a quelques années, il ne faut pas oublier qu’un journal alémanique osait comparer les Romands aux Grecs de la Suisse alors que, économiquement, ils affichent une bonne santé. Aujourd’hui, la question des langues vient également alimenter les antagonismes. Si bien que, pour moi, ce vote du 18 mai n’est pas un vote sur l’achat du Gripen, ni même un vote sur l’armée, mais une votation sur un certain malaise. Les Romands se sont en quelque sorte insurgés contre cette armée dominée par les Suisses alémanique et dont le chef, André Blattmann, révèle à la presse qu’il fait encore des réserves de guerre. Un aveu stupide.

– Le Gripen est donc la nouvelle victime du Röstigraben?

– Même si certains veulent cacher ou nier ce fossé, pour moi il a toujours existé et j’ai toujours été très sensible à cette question que d’autres prennent malheureusement un peu trop à la légère pour des raisons d’Etat.

– Dans ce vote, voyez-vous aussi une vengeance contre l’UDC après le 9 février?

– Non. Impossible de faire ce lien et, personnellement, je n’y crois pas. Il y a plutôt une accumulation de différents éléments. J’ai évoqué la réponse des Romands à l’arrogance alémanique. Mais je m’étonne également du rejet, certes serré, des Zurichois, alors qu’il s’agit du canton d’origine d’Ueli Maurer et de Christoph Blocher. Et quand je regarde le résultat en Valais et à Fribourg, je me dis également que ces cantons n’ont pas voulu d’une dépense de plus de 3 milliards pour des avions alors que leurs budgets cantonaux pour l’école diminuent.

– Vous dites que ce n’était pas un vote sur le Gripen ou sur l’armée, mais sur un malaise. N’empêche qu’il est rare que l’armée soit désavouée?

– Je pense que 20% des citoyens qui ont dit non ce dimanche ont dit non au Gripen. Et, à ce titre, les Romands ont davantage réagi aux incohérences de ce dossier. Les 80% restants ont dit non pour d’autres raisons mais je n’y vois pas une réaction contre l’armée en tant que telle. Par contre, c’est vrai que les Suisses comprennent de moins en moins cette armée qui coûte cher et qui tourne en rond. L’exemple de l’avion d’Ethiopian Airlines détourné sur Genève est révélateur. Les Forces aériennes ne sont pas parvenues à l’intercepter parce qu’ils ne peuvent pas intervenir en dehors de leurs frontières et en dehors des heures de bureau. Les citoyens ont bien compris l’absurdité de la situation. Mais je citerais un autre exemple en Suisse alémanique. Lorsque l’armée dit qu’elle a besoin des avions de combat pour protéger le Forum économique de Davos, même les bourgeois se demandent pourquoi il faudrait payer aussi cher pour défendre les hyper-riches du monde entier, responsables qui plus est de la crise économique.

– Les mentalités changent, les Suisses deviennent plus critiques vis-à-vis de leurs autorités?

– Je dirais que les mentalités ont commencé à changer dans les années 60. Avec la globalisation, on ne sait plus trop où en est la Suisse. Elle se replie sur ses mythes, mais la réalité la rattrape.

– Comment l’armée doit-elle s’adapter à cette globalisation?

– Elle doit commencer par éclaircir sa mission. Je suis certain que les Suisses approuveraient l’achat d’un nouvel avion de combat s’ils y voient un sens concret. Pour cela, il faut envisager des collaborations avec les pays étrangers. Avoir des forces aériennes rien que pour nous est un non-sens et il faudrait enfin oser le dire en public, en débattre longtemps à l’avance et ne pas se laisser impressionner par ce gourou de Blocher.

– S’agit-il dès lors d’une journée historique?

– Non. Je suis allergique à ce terme et surtout à l’utilisation qu’on en fait. Est historique un événement qui renverse une situation pour adopter une direction complètement différente. La Révolution française était historique. Pas le refus du Gripen.