Elles sont partout. Au-dessus des trottoirs, sur les routes, dans les phares de voitures, en guirlandes de Noël il y a quelques semaines. Même dans des spams envoyés depuis les usines chinoises. Les lampes à diodes électroluminescentes, LED selon l’acronyme anglais, envahissent les espaces privés et publics. Cette technologie se trouve aussi dans les écrans de tablettes et de TV. Pour la lumière, dans les années 90, c’est la création de LED bleues, ensuite filtrées, qui a donné le coup d’envoi à l’essor de cette technique. Elle a valu le Prix Nobel de physique 2014 à ses concepteurs.

A en croire ses partisans, la LED est l’avenir de la lumière artificielle. Auprès du grand public, Ikea vante ces ampoules qui «sont la plus grande révolution qu’ait connue l’éclairage depuis l’invention de l’ampoule électrique». Pour les infrastructures, les pouvoirs publics se laissent convaincre. Depuis la première solution pour l’éclairage de rue, en 2011, les produits foisonnent. Avant même cette année-là, la municipalité de Los Angeles avait déclaré vouloir remplacer ses 140 000 points lumineux uniquement avec des LED, un projet en bonne voie d’achèvement.

L’année passée à Francfort a eu lieu le salon Light + Building, la grand-messe biennale de l’éclairage. Les Suisses y sont toujours bien présents, c’est le cinquième pays de provenance des visiteurs. Des chefs de services municipaux l’attestent: il n’y en avait que pour les LED.

Premier malaise. La déferlante est massive, les leaders du secteur comme Philips, Osram ou Schréder multiplient les opérations séduction. Ils envisagent une part de marché de 90% de LED dans les luminaires publics en 2020. Le marché est d’autant plus juteux que, normes écologiques obligent, les cités doivent changer leurs éclairages à vapeur de mercure d’ici à avril. Le sort des autres technologies est encore incertain, mais il resterait des alternatives, à commencer par le sodium à haute pression, les fameuses lumières orangées qui bercent les rues de bien des villes.

Cependant, les parlements locaux sont sensibles à la mode LED. A Lausanne, Jean-Yves Pidoux, le municipal chargé des Services industriels (SI), raconte: «Nous avons été poussés par une tendance pro-LED, par certains élus plutôt technophiles. A un moment, il y a eu comme une religion LED.» Après l’annonce de doutes à propos de conséquences pour la santé (lire ci-dessous), les ardeurs ont été rafraîchies. Chez les politiques, mais pas parmi les industriels: «Les fournisseurs ont d’abord été prudents. A présent, c’est la vague. Il n’y a plus que ça», glisse le responsable d’une ville romande de moyenne taille. Un autre approuve: «Dans les catalogues, depuis environ six mois, on n’a rien d’autre que cette technologie.»

A Genève, l’architecte éclairagiste de la Ville, Florence Colace, glisse: «J’ai l’impression que l’on veut me forcer la main…» Il y a quelques années, une première expérience a été faite dans un chemin des Charmilles: «C’était catastrophique», se rappelle-t-elle. Le fabricant voulait un site de démonstration, mais rien n’était au point, et en définitive le trottoir n’était pas éclairé. C’est fâcheux. L’architecte précise: «La Ville continue à suivre l’évolution de cette technologie en installant régulièrement quelques luminaires, afin de vérifier les améliorations de la LED.»

Pour le cordon de la Rade, 4200 ampoules à remplacer, les services de la Ville ont développé une solution à l’interne. La responsable ne se dit pas hostile par principe à la technologie, mais elle réagit au battage ambiant: «En choisissant un système, nous prenons une responsabilité pour dix ans, au moins.»

En Suisse francophone, Romande Energie est l’un des grands fournisseurs de solutions clés en main pour les villes. Sur son site, à l’attention des collectivités, elle vante ses programmes «Luminis» et donne l’exemple d’une commune qui a remplacé 90% de son parc par… deux types de luminaires LED. Nul prosélytisme, assure la porte-parole, Karin Devalte: «Nous réalisons systématiquement une analyse afin de déterminer les besoins et attentes de nos clients et la technologie qui peut y répondre au mieux.» Elle précise que l’entreprise propose aussi de l’halogénure métallique et du sodium. La LED est «souvent préconisée» en raison de ses avantages: 30 à 40% d’économie d’énergie, durée de vie trois à cinq fois plus longue, «souplesse» d’usage qui permet l’éclairage s’allumant au passage des piétons ou régulé dans le temps, «rendu esthétique et des couleurs»…

Autant de points que conteste Libero Zuppiroli, professeur honoraire à l’EPFL, auteur de mémorables traités sur la lumière et les couleurs. Avec l’architecte de lumière lausannois Daniel Schlaepfer, il publiait en 2011 déjà un petit ouvrage documenté relativisant à la fois les économies réalisables grâce aux LED et la qualité de leur éclairage. «Le tout LED est une aberration», lançait le physicien il y a peu lors d’une conférence. Il met en avant les coûts élevés d’équipement des nouveaux luminaires, qui sont truffés de technologie. Des responsables des éclairages confirment d’ailleurs que la seule mise en œuvre de candélabres aux LED se révèle bien plus complexe que les technologies actuelles. «Sur douze ans, le retour sur investissement ne couvre pas le coût d’installation», assure Libero Zuppiroli. L’un dans l’autre, entre les économies de consommation et des frais de pose et d’entretien qui peuvent se révéler plus élevés, l’affaire est-elle vraiment aussi bonne? Les sceptiques l’assurent: le sodium demeure plus économique. Le débat fait rage.

Certains ont fait leur choix de manière tranchée. A Delémont, Michel Hirtzlin, directeur des SI, indique que la LED est privilégiée depuis trois ans. La capitale jurassienne est labélisée «Cité de l’énergie», et l’usage des nouvelles lampes fait partie de sa stratégie. A l’horizon 2016, elle doit assainir deux tiers de son parc, un investissement copieux de 2 millions de francs. Les prix comptent, surtout au moment où s’accroît la pression pour des économies d’énergie.

«Quand on considère la stratégie énergétique de la Confédération, on calcule», explique le responsable. A ses yeux, le défi est d’éviter d’acheter des systèmes propriétaires, qui attacheraient une ville à une marque en particulier: «L’adjudication est importante. Avec les luminaires actuels, on change simplement d’ampoule. Dans les nouveaux cahiers des charges, on doit veiller à garantir la possibilité de pièces de rechange variées.»

Car sur ce point aussi, il y a un doute. Selon le responsable d’une autre ville, «aujourd’hui déjà, les budgets de maintenance ne sont pas minces. Avec les LED, nous n’en avons presque aucune idée. Nous serons tributaires de la fabrication.»

La controverse est aussi esthétique. Des voix s’élèvent contre le caractère «blafard» de la lumière dispensée par les ampoules électroniques, selon le terme des opposants. Libero Zuppiroli en fait partie, et avec son autorité en matière de couleurs, sa voix porte. Il concède que l’industrie améliore les produits, mais juge que la lumière froide pourrait affaiblir notre cadre de vie. Pour l’anecdote, la question visuelle agite aussi Hollywood. A Los Angeles, la zélée pro-LED, des directeurs de la photo ont dit leur désarroi face à la nouvelle apparence des rues.

Comme d’autres, Libero Zuppiroli plaide pour un mélange des lumières, plus chaudes à certains endroits, plus froides ailleurs. Dans son plan lumière, voté ce printemps par le parlement communal, Lausanne s’est donnée un scénario allant dans ce sens: sur les grands axes et les routes des lumières précises et blanches, dans les rues et les parcs des tonalités plus tempérées. Jean-Yves Pidoux, le chef des SI, file la métaphore religieuse: «Je suis un sceptique œcuménique, je regarderai ce qui fonctionne.» Un panachage, peut-être, pour apaiser les tensions autour des nouvelles lumières.

«En choisissant un système, nous prenons une responsabilité pour dix ans, au moins»