«Je suis au fond du bac. Mon fils a 25 fiches ou exercices à faire cette semaine. Là, ça fait une heure qu’il est sur la même fiche…» «Le prof de mon enfant a dit que l’école reprendrait probablement le 27 avril et qu’il y aurait une évaluation le 27 ou le 28…» «Certains s’imaginent qu’il suffit de nous transmettre les choses, qu’on sortira notre cape de super-héros et qu’on deviendra prof en claquant des doigts. En plus de notre boulot…»

Depuis quelques jours, les commentaires de parents en colère ou désabusés se multiplient sur la page Facebook «Enseignants Romands COVID-19». La page qui compte plus de 5600 membres permet surtout aux instituteurs d’échanger toutes sortes de conseils sur des manuels scolaires, des bricolages faciles à confectionner à la maison, la réalisation de capsules vidéos ou la mise sur pied de téléconférences.

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Cette page Facebook est un joyeux fourre-tout qui témoigne du bel enthousiasme et de l’inventivité de nombreux profs. Inquiets, certains enseignants y voient plutôt un «chaos généralisé». «Beaucoup ont très – trop – vite cherché des solutions pour absolument faire l’école comme d’habitude dès le premier jour, témoigne un instituteur vaudois. Cela alors qu’aucun outil officiel n’existait et qu’aucun moyen de coordonner les choses n’était connu et maîtrisé.»

Ainsi, les familles se sont rapidement retrouvées submergées. «Les parents qui ont plusieurs enfants ont reçu des quantités de travail, des manières de faire, des canaux de communication tellement disparates et variés, que c’était impossible à gérer», relève ce même instituteur.

Un «appel au calme» lancé

Président du Syndicat des enseignants romands (SER), le Jurassien Samuel Rohrbach admet que «les retours du terrain» laissent perplexe malgré le fort engagement de chacun. Il égrène les problèmes: «Les serveurs sont surchargés, certains enfants ont les deux parents qui télétravaillent et ne peuvent pas assurer le suivi, trop d’élèves n’ont pas accès à du matériel informatique, ordinateurs ou imprimantes.» Pour le syndicaliste, «il faut sortir de l’idée qu’on peut faire l’école normalement et adapter la vitesse du système». Et d’avancer cette préconisation: «Nous devons nous concentrer sur les points vraiment essentiels du programme et la consolidation des acquis.»

Dans les cantons, plusieurs syndicats ont déjà lancé «un appel au calme», pour reprendre le titre d’un récent communiqué de presse de la Société vaudoise des maîtres-sse-s secondaires (SVMS).Ces appels n’émanent pas seulement du monde enseignant. Le socialiste Grégory Jaquet, député suppléant au Grand Conseil neuchâtelois, a été l’un des premiers à se positionner publiquement. «On sait que ça va être long et qu’on sera confiné, que les entreprises vont fondre, que les travailleurs vont dérouiller, je propose qu’on arrête de faire semblant que les parents peuvent remplacer complètement l’école en temps de crise aiguë», écrivait-il le 19 mars sur les réseaux sociaux.

«Ma prise de position était celle d’un papa de trois enfants, plutôt que celle d’un politicien, explique aujourd’hui Grégory Jaquet. Le socialiste s’inquiète surtout du «fossé qui se crée chaque jour» entre les enfants qui ont la chance d’avoir des parents qui se démènent pour eux et ceux qui ont des difficultés d’apprentissage ou qui vivent dans les familles à problèmes.»

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Depuis quelques jours, face à toutes ces préoccupations, les autorités ont commencé à réagir. Le Département de la formation, de la jeunesse et de la culture (DFJC) du canton de Vaud a annoncé ce mardi toutes une série de mesures afin d’adapter l’enseignement à domicile. «Nous devons faire baisser la pression qui pèse sur les familles et soigner la relation avec les parents sur la durée», insiste la conseillère d’Etat Cesla Amarelle. Si la socialiste rejette le reproche de «chaos généralisé» durant les premiers jours, elle reconnaît «un certain flottement». «Nous avons, du jour au lendemain, renvoyé plus de 100 000 élèves à la maison», rappelle-t-elle.

Toutes les évaluations proscrites

Parmi les mesures prises, le DFJC a décidé de proscrire toute évaluation durant le confinement. Les épreuves cantonales de référence (ECR) sont annulées. Les critères de promotion et d’orientation seront aménagés. Le programme sera également adapté. «Nous n’avons pas les moyens d’enseigner de nouvelles matières», relève pour sa part Giancarlo Valceschini, directeur général de l’enseignement obligatoire vaudois, invitant dès lors les enseignants à privilégier les révisions.

De son côté, Neuchâtel a été un des premiers cantons à prendre des directives allant dans ce sens, notamment en limitant le nombre d’heures de travail par jour: une heure au 1er cycle (1e-4e), deux heures au 2e cycle (5e-8e) et trois heures au 3e cycle (9e-11e).

«Nous sommes partis trop fort, reconnaît la conseillère d’Etat Monika Maire-Hefti, chargée du Département de l’éducation et de la famille. Mais face à une situation jamais vécue auparavant, nous n’avions pas le recul nécessaire.» Comme sa collègue vaudoise, la socialiste insiste sur la nécessité de faire baisser la pression sur les enseignants, les enfants et leur famille: «Trois quarts de l’année scolaire a été faite, il nous faut durant cette période de confinement nous concentrer sur les révisions et la consolidation des acquis. Nous rattraperons le retard une fois la crise passée.»

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