La chute est vertigineuse. Le nombre d’hommes enseignant à l’école primaire par rapport à celui des femmes ne cesse de baisser. Alors qu’elle s’élevait encore à 50% dans les années 1960, la proportion d’hommes est passée à 32% en 1994 pour ne plus représenter que 18% en 2015. C’est la raison qui a poussé une association à réagir en Suisse alémanique. Elle lance ces jours-ci une campagne pour susciter de nouvelles vocations masculines.

«Un tel déséquilibre entre hommes et femmes pose un problème au niveau de la politique d’éducation et de l’égalité», relève l’association «Des hommes à l’école primaire» («Männer an die Primarschule»), créée en automne 2014. Le phénomène bien connu du mimétisme fait qu’un garçon de 10 ans aura bien de la peine à s’imaginer en instituteur si les hommes sont quasiment absents à l’école primaire.

A l’heure où il fait un choix professionnel, entre 15 et 22 ans, un jeune homme est encore très sensible aux stéréotypes de genre

Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité

Mais pour quelles raisons les hommes ont-ils déserté les petites classes? «Elles sont diverses: statut social, perspectives de carrière, salaire, fausse représentation des qualités nécessaires et des activités réalisées, vues comme maternelles plutôt que professionnelles», remarque Sylvie Durrer, directrice du Bureau fédéral de l’égalité. «A l’heure où il fait un choix professionnel, entre 15 et 22 ans, un jeune homme est encore très sensible aux stéréotypes de genre. Or, ce sont les compétences qui doivent être décisives lors du choix d’un métier, et non les clichés», ajoute-t-elle.

L’instituteur aurait-il perdu de son prestige social au fil du temps? Là encore, tout est question de perception: «Il est possible que les gymnasiens aient l’impression que ce métier est désormais moins prestigieux que celui d’ingénieur ou d’architecte», suppose Beat Ramseier, coordinateur de l’association Des hommes à l’école primaire. Cette impression est pourtant fausse. «C’est un métier créatif, diversifié, correctement rémunéré et garantissant une bonne sécurité de l’emploi. En offrant de nombreux emplois à temps partiel, il permet de plus à ceux qui l’exercent de concilier vie professionnelle et vie familiale», poursuit-il.

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La mixité bonne pour tout le monde

En étroite collaboration avec huit hautes écoles pédagogiques (HEP), dont celles de Zurich, Lucerne, Berne et Fribourg, l’association alémanique a conçu un projet en quatre volets pour améliorer la mixité de cette profession. Après un examen minutieux, le Bureau fédéral de l’égalité s’y est rallié, lui qui finance le projet à raison de 500 000 francs sur un montant total de 950 000 francs. «La mixité est bonne dans tous les domaines et pour tout le monde. Les filles comme les garçons ont besoin de modèles des deux genres», souligne Sylvie Durrer.

Des hommes à l’école primaire vise deux publics: celui des jeunes de 14 à 29 ans, en âge d’embrasser une première profession, mais aussi celui des plus de 30 ans enclins à se reconvertir dans l’enseignement. L’association leur offre la possibilité de faire un court stage sous la forme d’une journée de test encadrée par un professionnel.

A l’origine du projet, qui porte sur trois ans – de 2015 à 2018 –, l’association s’était fixé pour but de convaincre 60 hommes de suivre un stage. Or, cet objectif a été dépassé en un an seulement. «C’est réjouissant, mais il est trop tôt pour dire combien de personnes vont concrètement devenir instituteur», tempère Beat Ramseier. Un premier bilan ne pourra être tiré qu’en 2018.

«Ni déclin, ni perte de prestige»

Et en Suisse romande, que se passe-t-il? Pour l’instant, aucune association semblable n’y a vu le jour. De ce côté-ci de la Sarine, on ressent beaucoup moins la nécessité d’agir. Contactées, ni la Société des enseignants romands (SER) ni la Fédération des associations de parents d’élèves (Fapert) n’en font un thème prioritaire. Du côté des hautes écoles pédagogiques (HEP), on relativise: «La féminisation de l’enseignement dans les classes primaires n’est pas un problème, mais un phénomène de société. Ce n’est ni un signe de déclin, ni une perte de prestige pour ce métier», souligne Françoise Pasche Gossin, chargée de mission déléguée à l’égalité à la HEP de Berne, du Jura et de Neuchâtel.

Cela précisé, tout le monde admet qu’il reste un gros travail à faire sur la question des stéréotypes de genre. Aussi bien chez tous les étudiants, pour qu’ils évitent de reproduire ces clichés à l’école, qu’au niveau de l’orientation professionnelle, pour motiver les hommes à réinvestir les petites classes. L’espoir n’est pas perdu. La HEP de Fribourg constate par exemple depuis deux ans une hausse des candidatures masculines.

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