L'Institut universitaire de hautes études internationales (IUHEI), fleuron académique genevois, sera-t-il rattaché aux Ecoles polytechniques fédérales (EPF)? Selon certaines sources proches du dossier, c'est le projet que le secrétaire d'Etat à la science et à la recherche, Charles Kleiber, semble vouloir promouvoir. Une perspective qui ne manquerait pas de créer des vagues dans le landerneau universitaire déjà agité par l'absence de directeur à la tête de l'IUHEI depuis le départ de Peter Tschopp en septembre 2002. D'autant qu'un tel rattachement équivaudrait à une fédéralisation de l'établissement. Si cette mesure est peut-être celle qui s'impose pour permettre à l'IUHEI de jouer son rôle de référence dans l'étude des relations internationales, elle pourrait offusquer ceux qui voient dans cette institution créée par le Genevo-Américain William Rappard en 1927 l'incarnation de l'Esprit de Genève et la facette académique de la Genève internationale.

Contacté par Le Temps, Charles Kleiber se refuse toutefois à confirmer cette information: «Aucune préférence n'est manifestée à ce stade par rapport à telle ou telle option.» Quant à Francis Waldvogel, il n'était pas au courant de cette idée de fédéraliser l'IUHEI. Le cas échéant toutefois, le président du conseil des EPF verrait plutôt une structure parallèle aux Ecoles polytechniques. «Il ne faudrait pas que nous n'offrions qu'une possibilité d'hébergement dans un domaine où nous n'avons pas beaucoup de talent, ni qu'aucune synergie intellectuelle ne voie le jour.»

Deux autres scénarios de réorientation sont aussi évoqués: selon le premier, l'IUHEI se spécialiserait dans les formations postgraduées et confierait les licences à l'Université de Genève. Le second prévoirait des synergies, voire une fusion de deux instituts, l'IUHEI et l'Institut universitaire d'études du développement (IUED). Ce dernier établissement, qui attend une reconnaissance de la Conférence universitaire suisse après deux évaluations en trois ans, va d'ailleurs nommer un nouveau directeur mercredi prochain. Son directeur adjoint, Jean-Pierre Gontard, ne juge toutefois pas pertinent que les deux instituts fusionnent pour n'en créer qu'un. «Ce serait un appauvrissement.»

Quelle que soit la voie choisie, à Berne comme à Genève, tout le monde s'accorde sur un point: l'Institut de relations internationales a besoin d'une redéfinition stratégique de sa mission. Pour, d'une part, saisir rapidement les enjeux politiques d'un monde en constante évolution et, d'autre part, faire face à la concurrence académique féroce qui fait rage dans le domaine des relations internationales.

Chargé du dossier d'évaluation au sein du Département fédéral de l'intérieur, David Urbach estime précisément que «l'IUHEI peine à reconnaître les défis d'un monde en mouvement et à en intégrer les enjeux dans son cursus». Pour Charles Beer, en charge du Département genevois de l'instruction publique, l'institut de la Villa Barton «connaît une crise d'identité par rapport à ces missions. Mais son rayonnement demeure. Il suffit de voir la hausse sensible des effectifs (+45 sur un total de 795 en 2003, ndlr).» Le conseiller d'Etat genevois salue l'évaluation, mais met en garde: «Réfléchir à HEI pour HEI serait un piège. Il faut voir quelle doit être sa place dans la Genève internationale. Le positionnement doit donc être politique avant d'être institutionnel.» Sur le plan institutionnel pourtant, David Urbach juge la situation actuelle insatisfaisante: «L'institut ressemble davantage à un ensemble par juxtaposition que par interaction. L'enseignement interdisciplinaire n'est pas encore probant. Ce sont les étudiants qui doivent créer eux-mêmes l'interdisciplinarité, qui devrait pourtant sous-tendre l'enseignement dispensé.»

Mené sur mandat de la Confédération et du canton de Genève – les deux autorités de tutelle de l'institut –, ce travail d'audit fera l'objet d'un premier bilan le 10 août prochain. A la fin juin, six experts (deux directeurs d'universités américaines dont celle de Berkeley, l'ambassadeur suisse à Rome Alexei Lautenberg, un professeur belge, le directeur du Centre d'histoire de l'Europe et des relations internationales de la Sorbonne, Georges-Henri Soutou, et enfin Daniel Thürer, directeur de l'Institut du droit international de l'Université de Zurich) ont évalué les performances de l'établissement genevois, sa fonction en tant que référence scientifique dans le domaine international et ont identifié les branches prioritaires. Ils ont aussi estimé la capacité intégrative de l'institut dans les réseaux internationaux présents à Genève. Notamment avec les centres de politique de sécurité, de déminage et de contrôle démocratique des forces armées créés sous l'impulsion de Berne. Pour David Urbach, cette intégration est essentielle: «Avec la multitude d'organisations internationales qui siègent à Genève, l'or est sur les trottoirs. Mais j'ai le sentiment que l'institut n'en profite pas assez.»

L'évaluation devrait enfin fournir des critères quant à la composition du conseil de fondation de l'IUHEI. D'autant que le mandat confié aux experts précise que ce conseil sera «entièrement responsable» de la réalisation des objectifs qui seront fixés dans un contrat de prestation liant l'institut à la Confédération entre 2004 et 2007.