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Le trait d’union qui reliait les deux parties désormais collées du mot portemonnaie est parti se glisser dans le billet de deux-cents francs. Bien sûr, il restera toujours un élève zélé pour rappeler les anomalies de la graphie traditionnelle jugée obsolète et il n’en sera pas sanctionné. Mais le corps enseignant romand se basera dès 2023 sur les nouveaux manuels rédigés en «orthographe rectifiée».

Ainsi, la consonne simple est adoptée dans tous les mots où le «l» ou le «t» suit un «e» muet. On ne grelotte plus, on grelote lorsqu’il neigeote. On n’interpelle plus, on interpèle la dentelière. Et l’on uniformise par la même occasion tous les mots qui se terminaient par -olle, en leur supprimant un «l», sur le modèle de girole et de guibole, à l’exception de colle, folle et molle. Chapeau bas à tous les circonflexes qui coiffaient les «i» et les «u»: la boite, l’abime et la croute se retrouvent têtes nues. Les cas où l’accent permet de distinguer deux mots (mur/mûr) subsistent en exception. Le pingpong, la bassecour et le piquenique perdent leurs tirets qui se retrouveront par contre dans tous les chiffres composés: vingt-et-un et deux-mille-cinq-cents, voilà qui simplifie grandement l’apprentissage des nombres.

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Davantage de cohérence

Simplifier, c’est le but. La bascule vers l’orthographe rectifiée traduit une volonté de ne pas surcharger «inutilement» un enseignement déjà complexe. «Le langage n’est ni figé, ni neutre: il a évolué de tout temps et reflète nos mœurs, nos valeurs qui changent aussi», exposait mercredi Jean-Pierre Siggen, ministre fribourgeois de la Formation et président de la Conférence intercantonale de l’Instruction publique de la Suisse romande et du Tessin (CIIP), en annonçant à la presse que cette graphie devenait désormais la référence pour l’enseignement du français dans les cantons romands. «Davantage de cohérence et moins d’exceptions», résume l’homme, rappelant que l’orthographe rectifiée est recommandée par le Conseil supérieur de la langue française, depuis 1990. «Il est temps d’ancrer certains usages déjà inscrits dans le dictionnaire et utilisés par les correcteurs orthographiques». Un petit livre d’OR (orthographe rectifiée) destiné aux professeurs, aux élèves et aux parents présente les 14 principes de cette nouvelle référence. Selon son président, tous les cantons de la CIIP se sont alignés «main dans la main, dans une très grande cohésion» derrière cette décision.

«L’éviction des lettres inutiles et la recherche d’une plus grande cohérence dans les accents sont des évolutions qui proviennent essentiellement de l’usage que l’on en a fait», expose le linguiste Jean-François de Pietro, actif dans le groupe de travail Evolang, à l’origine de cette réforme romande. «Mais peut-on laisser uniquement l’usage décider de l’avenir de notre langue? Au moment de l’impression des nouveaux moyens d’enseignement, nous avons voulu appliquer ces corrections.»

Outre les révisions orthographiques, la CIIP liste aussi quelques éléments du langage épicène qui seront intégrés aux nouveaux manuels de français. «Il s’agit pour le contexte scolaire de définir une position par rapport à des pratiques diverses de doublement de noms et de points médians. Nous avons voulu rester prudents en gardant à l’esprit que la priorité reste l’accessibilité des textes», explique Jean-François de Pietro. Ainsi, l’énonciation «Compare tes résultats avec ton camarade» devient «Comparez vos résultats». Il s’agit simplement de sensibiliser les élèves à une écriture qui s’adresse aussi bien aux femmes qu’aux hommes. Les illustrations et les exemples proposés iront dans ce sens.

Une forme de «cancel culture?»

Le député PLR genevois et ancien professeur Jean Romain définit cette réforme comme l’expression d’une cancel culture. «L’orthographe est le dépositaire du passé de la langue, on ne peut pas l’effacer ainsi», plaide-t-il. Simplifier le français pour aider les élèves à mieux le comprendre: à ses yeux, l’argument ne tient pas. «Au lieu de leur donner les moyens de dépasser l’obstacle, on le supprime, déplore-t-il. C’est un éternel nivellement par le bas.» Comble de l’erreur: la suppression de l’accord du participe passé du verbe «laisser» qui «touche au sens» et va à l’encontre de la logique. On apprendra par conséquent en classe à écrire: «je les ai laissé choisir».

Sur le langage épicène, en revanche, le pourfendeur des nouvelles pédagogies à l’école se montre plus ouvert. «Je ne vois pas de problème à utiliser la tournure neutre quand elle existe, tant qu’on ne va pas trop loin avec les tirets et les points médians qui, eux, compliqueraient la lecture.»

Le syndicat applaudit

Le président du Syndicat des enseignant∙es romand∙es Samuel Rohrbach applaudit cette décision qui va «dans le sens des élèves». «Ces principes ne dénaturent pas le français mais permettent de faciliter l’entrée dans l’apprentissage de la lecture, approuve-t-il. Ainsi, dans quelques années, leur adoption sera enfin ancrée dans les usages. La cohabitation entre l’ancienne et la nouvelle pratique engendrait un certain flou et n’était pas en faveur des élèves, en particulier celles et ceux rencontrant des difficultés d’apprentissage».

Nul doute qu’il y aura des réticences chez certains, peut-être verra-t-on même apparaître des blocages posés par l’un ou l’autre des parlements cantonaux. Toutefois, la réforme porte en elle le ferment d’une langue non pas moins subtile, mais potentiellement moins excluante.

Collaboration: Sylvia Revello


Quelques mots à la graphie rectifiée

  • Rondpoint
  • Platebande
  • Voute
  • Traitresse
  • Ragout
  • Aigüe
  • Huitre
  • Ognon
  • Gaité
  • Cout
  • Extraterrestre
  • Piqure
  • Maitre
  • Ile
  • Degoutant
  • Je gèrerai
  • Autoécole
  • Allo
  • Baisoter
  • Corole
  • Contigüité.