Il apparaît sans cravate, le pull jeté sur les épaules. Ce qui n'empêche pas l'application et la prudence du propos. Après cent jours passés à la tête de l'Office fédéral de l'environnement (OFEV), Bruno Oberle détaille ses lignes directrices. Par rapport à Philippe Roch, son prédécesseur, le changement de tonalité est manifeste, la volonté de dialogue avec l'économie affichée. Remanié depuis début janvier, l'OFEV est le maître d'œuvre d'une «politique des ressources», la nature s'ajoutant à la production de richesses au même titre que le travail et le capital, selon le credo du nouveau chef.

Né à Saint-Gall en 1955, Bruno Oberle a grandi à Locarno. Il a passé une thèse sur la politique énergétique à l'EPFZ, puis s'est lancé, dès 1980, dans le conseil en gestion de l'environnement. Il a rejoint l'office en 1999. L'homme n'a rien du fondamentaliste écolo: il se décrit comme un «personnage urbain» et «d'esprit scientifique». S'il fait du ski, le premier hobby qui lui vient à l'esprit est la cuisine, et ces temps, ses lectures portent sur l'histoire de la géographie ou l'importance des ressources naturelles dans l'évolution des civilisations. Studieux.

Le Temps: Après un Philippe Roch parfois militant, vous semblez vouloir changer de ton... Bruno Oberle: Je ne fais pas de parallèle. Je suis profondément convaincu qu'il n'y a pas de contradiction entre les intérêts de l'économie et ceux de l'environnement. Comme consommateurs et comme producteurs, nous avons intérêt à ce que la production de biens ou de services soit organisée de manière durable.

- Comment articulez-vous ce lien?

- Lorsque je vais à la banque emprunter de l'argent, j'accepte de payer des intérêts et je gère donc mon argent au mieux. Les ressources naturelles sont gratuites, c'est la raison pour laquelle on les gaspille. Si le pain était gratuit, on chaufferait nos maisons avec! Il faut donc une gestion rigoureuse et une réglementation qui optimise l'usage des ressources. Les industriels eux-mêmes disent que s'ils réalisent des écobilans, c'est pour paraître responsables aux yeux de leurs clients, mais aussi parce que cela leur permet de réduire des coûts.

- Voulez-vous être plus conciliant?

- Les conditions ont changé. Dans les années 1980 et 1990, la nécessité d'une politique environnementale forte se faisait sentir. A présent, on a atteint de nombreux objectifs. Il faut gérer les ressources. D'autres questions se posent, qui amèneront d'autres réponses. Voyez par exemple la lutte contre le bruit: l'industrie a été bonne élève, le bruit n'est plus un problème majeur dans ce secteur.

- Il reste des questions sensibles... Vous suivez la démarche de l'Union européenne qui veut réglementer les produits chimiques et qui ulcère les industries, notamment suisses...

- Des tensions existent, c'est incontestable, et ce débat aura lieu en Suisse aussi. De telles règles coûtent cher. Notre pays devra choisir s'il s'y rallie. Remarquez qu'une réglementation différente pour la seule Suisse coûterait cher aussi. Pour l'heure, je n'ai pas d'avis tranché.

- Pour lutter contre les émissions de CO2, dans le cadre du Protocole de Kyoto, la Suisse ne se montre-t-elle pas timide?

- Le Conseil fédéral a opté pour une position pragmatique, un bon compromis. La taxe sur le CO2 offre une solution plus proche du marché en agissant sur le prix. Le centime climatique a une influence mineure, mais il permet des investissements dans l'assainissement d'installations. Il faut faire l'expérience.

- Mais les émissions liées au trafic continuent d'augmenter...

- Il faut donc agir davantage dans d'autres secteurs. Kyoto demande une baisse globale, c'est une question d'équilibre.

- Dans la gestion des déchets, vous voulez préciser les rôles du service public, qu'est-ce que cela signifie?

- Le coût d'élimination des déchets reste modeste, mais on observe de fortes différences entre les régions. Une piste serait de se demander s'il ne faut pas libéraliser davantage cette activité, pour mieux faire jouer le marché. Il n'est pas question de remettre en cause les standards de qualité, mais de faire en sorte que les producteurs de déchets puissent choisir les installations qui vont les traiter.

- Le particulier choisit sa voirie?!

- Plus exactement, la commune pourrait jouer de la concurrence.

- Mais les communes sont souvent propriétaires des installations qu'elles ont construites...

- Il ne s'agit pas non plus de remettre en cause les investissements des régions, si ceux-ci offrent des coûts optimaux. Cette idée est encore une hypothèse. J'ajoute que si l'on a résolu le problème de l'élimination des déchets, on n'avance pas sous l'angle de leur production. Le prix des matières premières flambe, poussé par la croissance de pays tels que l'Inde ou la Chine, des formidables aspirateurs à ressources. Cela doit nous faire réfléchir sur l'usage de ces matières.

- Quelle est votre position sur le droit de recours des organisations écologistes, attaqué par une initiative populaire?

- En parallèle à l'initiative, le parlement est en train de modifier le cadre légal. Il faudra voir si ces travaux répondent aux questions de l'initiative. Je relève qu'un entrepreneur a intérêt à connaître l'ampleur et le coût des obligations environnementales avant d'investir. Il faut anticiper, avant de devoir allonger les budgets pour se mettre aux normes. Ceci implique toutefois que l'investisseur ne reçoive pas deux avis différents de la machine administrative, par exemple des services de l'aménagement du territoire et de ceux de l'environnement. Il faut une réponse claire, en amont.

- Les organisations écologistes ne jouent-elles pas un rôle de sonnette d'alarme, comme elles le prétendent?

- Disons que le droit de recours des principaux concernés est un droit fondamental. Si par ailleurs on élimine le droit des organisations écologistes, les recours seront déposés via des particuliers, selon des procédures tortueuses. Nous n'avons pas intérêt à bâillonner les organisations.

- Comment analysez-vous la montée en puissance d'une écologie de droite?

- Les partis de droite avaient peut-être un peu oublié ces questions, mais l'on comprend bien qu'une politique de l'environnement doit accompagner la politique économique. D'ailleurs, observez les grandes votations sur l'environnement des dernières décennies: elles obtenaient des scores massifs, surtout dans les régions qui sont aujourd'hui des bastions de l'UDC.

- La population est moins sensible... Avez-vous le sentiment de venir après un âge d'or?

- S'il y a eu un âge d'or des soucis pour l'environnement, c'était un âge douloureux pour l'environnement! Je pense aux crises des années 1960 et 1970, l'explosion incontrôlée des déchets, la pollution de l'air, des sols et des eaux... Aujourd'hui, les réponses doivent être plus nuancées, axées sur l'efficacité des mesures.